Le Dr Jacques Mokhbat entouré des Drs Ziad Nassour et Rima Moughniyeh.
« Le problème est tellement grave que depuis quelques années on se demande si on allait revenir à l'ère préantibiotique, poursuit le Dr Mokhbat. C'est grâce aux antibiothérapies que la médecine a fait des pas de géant au cours des quatre à cinq dernières décennies. En effet, les antibiotiques ont un rôle primordial dans la lutte contre les maladies bactériologiques. C'est aussi grâce à cette classe de médicaments que les grandes chirurgies, comme les transplantations, ont pu enfin être réalisées en évitant au patient le risque des maladies infectieuses, et qu'une meilleure prise en charge de certaines maladies graves, comme le cancer, est devenue possible. Toutefois, nous risquons de perdre tout ce qu'on a gagné, en raison de l'abus d'antibiotiques. »
L'antibiotique est un médicament qui agit directement sur les bactéries. « Il n'a pas une action sur les systèmes chimiques de l'organisme humain et, par conséquent, ne représente pas de danger pour l'homme, explique le Dr Mokhbat. Un mauvais usage des antibiotiques ne tue pas, ce qui n'est pas le cas avec les autres médicaments qui deviennent dangereux pour l'homme s'ils ne sont pas utilisés à bon escient. Pour cette raison, certains médecins, vétérinaires et pharmaciens prescrivent sans aucune réserve cette classe de médicaments, convaincus qu'il n'y a pas de dangers pour la vie humaine. Or le problème est d'une toute autre ampleur, puisque l'abus de ces médicaments nuit au patient même, les médecins trouvant une difficulté à trouver la bonne antibiothérapie pour le traiter, mais aussi à la société, les bactéries résistantes à cette classe de médicaments s'y multipliant. Le problème est d'autant plus grave que l'industrie pharmaceutique n'arrive plus à fabriquer de nouvelles molécules. Nous sommes pratiquement au bout du rouleau. »
Un cercle vicieux
Même son de cloche chez le Dr Rima Moughniyeh, présidente élue de la Société libanaise pour les maladies infectieuses, qui indique : « Nous tournons dans un cercle vicieux. Il fut une période où nous avions réussi à vaincre les bactéries. Actuellement, celles-ci ont repris le dessus et nous ramèneraient peut-être à l'ère préantibiotique. »
La résistance antimicrobienne survient lorsque des micro-organismes, comme les bactéries, les virus, les champignons et les parasites, mutent de manière qui les rend insensibles aux médicaments. Ces microbes peuvent devenir des « tueurs » et « se propager dans la communauté », fait remarquer le Dr Moughniyeh. « Le problème est donc national, voire mondial », ajoute-t-elle. Et de préciser que des résistances aux antibiotiques sont observées dans les traitements des infections nosocomiales, de certaines maladies comme la tuberculose, la malaria, le sida, la méningite, ou encore de certaines infections dues à des bactéries comme les E-coli.
« À l'heure actuelle, il est important d'œuvrer pour essayer de limiter les dégâts, insiste le Dr Moughniyeh. Cela nécessite une politique nationale pour contrôler l'usage de ces médicaments. L'État est conscient du problème mais, malheureusement, jusqu'à aujourd'hui et malgré une loi qui régit leur utilisation, les antibiotiques sont toujours en vente libre dans les pharmacies. Ils sont largement utilisés dans les fermes et sont, par conséquent, transmis à l'homme par la chaîne alimentaire. De même, ils sont prescrits sans aucun contrôle tant par des spécialistes que par la voisine, le cousin... »
Campagne nationale
Le président de l'ordre des pharmaciens, le Dr Ziad Nassour, a pour sa part réitéré l'engagement de l'ordre à préserver la santé du citoyen. Il a souligné que « le recours par les hommes aux antibiothérapies reste limité en comparaison avec les quantités utilisées dans les fermes et les poissonneries, comme dans l'apiculture ». « Il est important que les médicaments vétérinaires soient de nouveau placés sous l'autorité du ministère de la Santé, note-t-il. Il est de même nécessaire de mettre un terme à la vente chaotique de médicaments dans certains dispensaires et de renouveler le répertoire des médicaments établissant une liste des remèdes qui ne peuvent être administrés sans une prescription médicale. »
La lutte contre la résistance aux antibiotiques sous-entend des réformes qui doivent être entreprises sur plusieurs axes pour limiter autant que possible les dégâts. Elle consiste aussi à mener une campagne nationale pour sensibiliser la population aux dangers des antibiothérapies non
indiquées.

