M. Nakhlé, qui a quitté la Syrie pour s'installer à Beyrouth en janvier de crainte d'être arrêté, relaie avec ses collègues une pléthore d'informations sur les manifestations et leur répression sanglante, vidéos à l'appui, tournées pour l'essentiel avec des téléphones portables. Aux médias, il fournit les coordonnées de témoins et militants prêts à parler. Et lorsque les lignes téléphoniques sont coupées, il « dépanne » les journalistes avec une adresse de téléphonie sur Internet (Skype) ou parfois un numéro de portable satellitaire. « Nous avons partiellement compensé l'absence des médias internationaux en Syrie. Si nous ne les avions pas informés de ce qui s'y passe, la révolution ne se serait pas propagée et le régime l'aurait écrasée », dit-il dans le petit appartement qu'il loue à Beyrouth.
L'œil bleu clair, le visage émacié et les rouflaquettes bien taillées, M. Nakhlé passe l'essentiel de ses journées assis sur un canapé, avec sur les genoux un ordinateur portable qui couine sans cesse pour signaler l'arrivée de nouveaux courriels ou appels sur Skype. « Avant, j'aimais Bachar el-Assad. Comme tout le monde en Syrie, je croyais à la propagande du régime », explique-t-il.
Sa transformation a commencé en 2006, lorsque l'une de ses amies a été tuée par son frère dans le contexte d'un crime d'honneur. Le meurtrier a été libéré au bout de six mois, bénéficiant des circonstances atténuantes prévues par la loi.
Désireux de creuser le sujet, Rami Nakhlé découvre Internet, achète un ordinateur et rejoint un groupe de défense des droits des femmes. Sur Internet, il se rend compte « de l'étendue de la répression en Syrie ». Le militant politique est né.
Outre son rôle auprès des médias, M. Nakhlé contribue avec d'autres cyberdissidents à l'animation de la contestation.
« Nous coordonnons divers groupes de manifestants qui s'activent sur le terrain. On peut dire que nous agissons comme une sorte de direction collégiale pour une révolution qui n'en a pas », explique-t-il.
Très présent lui aussi sur Internet, le militant des droits de l'homme Wissam Tarif, qui vient de passer secrètement plusieurs semaines en Syrie, convient de l'importance des réseaux de socialisation dans la couverture des événements.
« Les informations les plus importantes n'ont pas été révélées par les quelques journalistes présents à Damas mais bel et bien par les militants sur les réseaux sociaux », ajoute-t-il.
« Si ces nouveaux médias n'existaient pas, nous aurions assisté à un nouveau Hama sans que le monde le sache », estime-t-il, en référence à la répression sanglante par l'ancien président Hafez el-Assad du soulèvement des Frères musulmans en février 1982 dans la ville de Hama, qui avait fait des milliers de morts.
Le militant Ausama Monajed, basé à Londres, relaie aussi avec des liens postés sur Twitter les articles publiés par la presse internationale sur la Syrie.
Il explique que grâce au réseau des « journalistes citoyens », les cyberdissidents ont réussi à assurer un direct des manifestations depuis les villes de Banias et Deraa le 22 avril, à l'aide de webcam. Une opération similaire était prévue hier.
« En fournissant des images à des chaînes comme al-Jazira et al-Arabiya, les plus regardées dans le monde arabe, on s'assure aussi que le peuple syrien lui-même est informé de ce qui se passe dans le pays », se félicite-t-il.
Pour tenir la cadence, M. Nakhlé ingurgite à longueur de journée du maté, cette infusion étant populaire en Syrie. « Elle est très riche en caféine », explique-t-il. Et d'ajouter en souriant : « C'était aussi la boisson préférée de Che Guevara. »
(Source : AFP)

