L'homme d'État cherche à puiser de son expérience, à une période charnière de l'histoire du Liban, une sagesse de gouvernement, une boussole, des normes pour la gestion des affaires publiques, d'une façon qui, volontairement, n'est pas systématique, mais qu'il appartient au lecteur de dégager en s'arrêtant sur tel ou tel événement et décision.
La trilogie libanaise : indépendance, pacte national, Constitution, est centrale dans l'œuvre et l'action de Béchara el-Khoury. L'indépendance ne peut être garantie, assumée et protégée que par la conformité et l'attachement permanent et sincère (oui sincère) aux exigences du pacte national dont le président Béchara el-Khoury est l'un des principaux artisans. Mais pour ne pas verser en permanence dans des débats identitaires du passé et un pluralisme communautaire débridé, c'est la Constitution qui est et doit être le symbole, le repère et la boussole de l'entente et de l'unité nationale pour la gestion des affaires publiques, le président Béchara el-Khoury étant - il faut le rappeler - le fondateur du Parti constitutionnel (Destour).
Cette trilogie (du grec logos, discours), qui signifie trois éléments dont les
contenus sont liés, est au Liban toujours contestée, agressée et... toujours recommencée ! Elle se perd et s'étouffe le plus souvent dans le discours d'intellectuels en chambre, de constitutionnalistes formels, et de politicards soucieux de leur partage du pouvoir avec le recours obligé à une Sublime-Porte sans souci prioritaire aux intérêts de la patrie
Le retour aux pères fondateurs, dont Béchara el-Khoury, est un acte de foi, de confiance, d'espoir, malgré tous les désespoirs, les pressions, les ingérences et les contraintes, pour le seul Liban possible (et difficile) dans son environnement sioniste hostile, et un autre environnement peu démocratique ou en transition démocratique. Il y a là la recherche effrénée de la boussole détraquée et même égarée.
Déjà, par son titre même, Réalités libanaises, cette œuvre en trois volumes est prémonitoire, du fait que le Liban, depuis justement le 22 novembre 1943, s'est trouvé envahi, agressé, mutilé par des guerres internes et multinationales (1975-1990), transformé en une arène (sâha) et, pire, en trottoir, au sens préjoratif français, d'affrontements régionaux et internationaux, avec presque en permanence le recours obligé à une Sublime-Porte pour assurer la gouvernabilité du pays. Le système libanais est en effet fondé sur des équilibres délicats, tout comme la « balance de l'orfèvre », suivant une expression du président Hussein Husseini, équilibres qui ne seraient pas aussi fragiles et fragilisés si l'environnement est moins hostile et plus démocratique.
Il faudrait, à partir de l'œuvre de Béchara el-Khoury, relire la masse des Mémoires des chefs d'État, des chefs de gouvernement, des présidents du Parlement... au Liban, pour retrouver la boussole oubliée ou égarée de notre régime parlementaire mixte.
Si on veut le Liban message, l'arabité démocratique et non celle des prisons et des intégrismes, l'antisionisme dans toute ses perspectives, l'indépendance effective grâce à une culture de prudence à l'égard de toute Sublime-Porte, un État gouvernable, il n'y a que la trilogie réaliste, peut-être pas idéale, à intégrer et à respecter, la trilogie de l'indépendance, du pacte et de la Constitution.
Le Liban vit-il aujourd'hui les dernières expériences historiques des parieurs et des aventuriers internes et externes qui, avec un coût peut-être élevé, vont encore se cogner au mur des réalités-vérités libanaises dont on n'a pas encore compris l'esprit, les limites, les exigences et les normes de leur praxis ? Ce n'est pas apparemment l'idéal au niveau conceptuel, mais la sagesse du savoir mêlé à l'expérience.
C'est la statue de Béchara el-Khoury, avenue Béchara el-Khoury, qui a été la première saccagée au début des guerres en 1975-1990, en tant que symbole à abattre, et aussi la première statue à rétablir pour en tirer les leçons.
L'État de l'indépendance
Béchara el-Khoury est d'abord l'homme de l'indépendance, de ses durs et douloureux problèmes et de la création inachevée de l'État de l'indépendance.
Relisons attentivement, aujourd'hui en 2011, après 68 ans, des passages si éloquents dans Réalités libanaises sur l'indépendance du Liban et le comportement soi-disant national libanais face à la création de l'État de l'indépendance2. Michel el-Khoury raconte l'arrestation de son père, le président de la République Béchara el-Khoury, dans la nuit du 10 au 11 novembre 19433.
Le pacte national... toujours recommencé
Béchara el-Khoury est l'homme du pacte national, production du génie constitutionnel libanais, pacte toujours contesté, revendiqué, mal appliqué et... toujours recommencé. Un document qui renseigne avec suffisamment de clarté et de précision sur le contenu du pacte national est l'interview que l'historien libanais, Yousef Ibrahim Yazbek, a pu, en 1960, obtenir de Béchara el-Khoury, interview qui avait été publiée par l'hebdomadaire al-Usbû' al-‘arabî 4. Cet accord « clair et formel » a reçu l'adhésion de tous ceux qui luttent avec Béchara el-Khoury et Riad el-Solh, assure Youssef Yazbek. Les textes qu'il se proposait de publier sur la genèse et la formation du pacte national, Youssef Yazbek tint, en 1960, à en soumettre le contenu à Béchara el-Khoury dans sa retraite de Kaslik5.
Quand on revient aux documents du pacte national, on peut relever le contenu en trois principes :
- coexistence islamo-chrétienne, sans partage, ni prédominance, ni ségrégation sur la base d'un fédéralisme géographique ;
- arabité indépendante, car partout la notion d'arabité se trouve directement associée à souveraineté ;
- garantie pour toutes les communautés, en ce qui concerne les libertés religieuses (art. 9 et 10 de la Constitution) et la participation à la vie publique (art. 95).
Notre expérience historique avec les pactes a passé par trois âges : l'âge de la genèse et de l'enfance (1936-1943), l'âge de l'adolescence avec ses crises de puberté (1944-1990) et, aujourd'hui, allons-nous atteindre l'âge de raison, l'âge adulte des pactes avec la sagesse que cet âge implique ?
L'entente et l'unité, c'est la Constitution
Béchara el-Khoury est l'homme du parti du Destour, la Constitution. La trilogie pacte national, indépendance, Constitution est significative. L'entente nationale et l'unité nationale, ce n'est pas du fromagisme interélite, ni la compromission à outrance sur la souveraineté, mais la référence permanente à la Constitution qui fixe les règles, les normes de l'action politique et les conditions du consensus historique.
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Le défi de l'indépendance, ancien et actuel, est le suivant : malgré toutes les conjonctures extérieures pour que le système soit ingouvernable, sauf tutelle ou patronage de l'extérieur, les Libanais sont-ils capables de s'autogouverner ? L'expérience historique montre que dans une souveraineté bafouée, pacte et Constitution sont au Liban plus résistants que tous les opportunismes d'acteurs internes et externes.
Que faire ? Ce qui n'a pas été ajouté à la trilogie indépendance, pacte, Constitution, c'est la culture d'indépendance ou d'autonomie.
Tout projet politique a en effet besoin d'une fécondation culturelle et, surtout dans le cas du Liban, d'une mémoire collective traumatisante, d'une culture d'autonomie et de légalité... Pas d'indépendance politique effective (munjaz, suivant les termes des années 1943) sans culture mentale d'autonomie de la part de citoyens libres, ni clients ni clientélisés.
La culture d'indépendance implique le respect du jeu politique sans « père-version »6. La Constitution détermine les règles dont cependant l'interprétation au Liban est souvent instrumentalisée. L'accord d'entente nationale de Taëf avait prévu l'interprétation par le Conseil constitutionnel de la Constitution7.
Deux caricatures de Pierre Sadek expriment le mieux le dilemme : « Incroyable ce pays... qui ne supporte pas une occupation et ne
protège pas une indépendance ! » et « Quel est ce
pays de plusieurs milliers d'années et constamment en gestation ! »8.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, professeur
* Le texte est un extrait d'une intervention aux « Ateliers », Collège N-D de Jamhour, Centre sportif, culturel et social.
1 Béchara el-Khoury, Haqâ'iq lubnâniyya (Réalités libanaises), Beyrouth, éd. Awrâk Lubnâniyya, 1re éd. 1960, 3 vol. Trad. en français par Khalil Gemayel (1960), Réalités libanaises (août 1890 à sept. 1943), Beyrouth, éd. L'Orient-Le Jour, 2007, vol. 1, 314 p., et vol. 2 et 3 à paraître et dont les premiers manuscrits en trad. française nous ont été remis par M. Michel el-Khoury.
2. Ibid., vol.1, pp. 131-132.
3. Delphine Darmency, « Le palais présidentiel de Kantari : des murs imprégnés d'histoire » (interview avec Michel el-Khoury), Magazine, 7/1/2011.
4. Edmond Rabbath, « La formation historique du Liban politique et constitutionnel. » Essai de synthèse, Beyrouth, Université libanaise, 1973, 587p., pp. 515-563.
5. Al-Usbû' al-‘arabi, 12 sept. 1960, pp. 26-29. La traduction en français est d'Edmond Rabbath d'après son ouvrage précité. Cf. une étude historique et sur le contenu du pacte national : Antoine Messarra, « Le Pacte national... », ap. A. Messarra, Le modèle politique libanais et sa survie, Beyrouth, Université libanaise, 1983, 536 p., pp. 53-89.
6. Chawki Azouri, « La père-version face à la loi », L'Orient-Le Jour, 17/1/2011.
7. Issam Sleiman, président du Conseil constitutionnel, « Tafsîr al-dastûr » (L'interprétation de la Constitution), in Conseil constitutionnel. Annuaire 2009-2010, pp. 365-378.
8. Pierre Sadek, an-Nahar, 12/8/2006 et 7/4/2010.

