Les communistes, et singulièrement les maoïstes, avaient, en leur temps, élevé au rang de véritable art le principe de l'autocritique, cette version un rien masochiste de l'examen de conscience chrétien dans le sens que lui donnait saint Paul, ou encore musulman (on songe ici à la « mouhassaba »). Oh certes, il arrivait souvent à l'exercice de se transformer, chez les hommes politiques, en acte d'accusation, quand il n'était pas réservé aux ennemis du régime et jamais aux protégés de celui-ci. À tout le moins était-il salutaire et revêtait-il une indiscutable vertu curative, évitant à celui qui le pratiquait le recours au divan du psychanalyste. Comme on est loin aujourd'hui de l'introspection effectuée jadis par Jawaharlal Nehru dans la Modern Review.
Cela pour regretter que les maîtres de nos destinées ne consentent jamais à se mettre à l'écoute de leurs féaux sujets. Imaginer Ali Abdallah Saleh - lui ou un autre - se mettre à l'école du père de l'Inde moderne nécessiterait, on le reconnaît volontiers, de sérieux efforts pour éviter un accès de douce hilarité.
Valable pour les chefs d'État et leurs affidés, pompeusement affublés du titre de ministre, conseiller ou grand vizir, cette forme d'introspection l'est tout autant pour ceux de leurs concitoyens qui ambitionnent d'assurer la relève, ne serait-ce que pour les guider dans leurs choix futurs. Là, il est loisible de constater un net déficit, présent aussi en Occident et dans les pays ayant appartenu à ce qu'il était convenu d'appeler jusqu'à une date relativement récente le bloc de l'Est.
Depuis leur soudain réveil de décembre dernier, les Arabes, qu'ils soient installés au sommet ou placés à la base de la pyramide, offrent au monde l'image d'une consternante myopie. Ce que le peuple veut, on le sait puisqu'il n'arrête pas de le scander à la faveur des manifestations : il réclame la liberté, il aspire à la démocratie, il exige l'accession au paradis de la modernité. Ce qu'il ne veut pas, c'est : le maintien du carcan qui depuis trop longtemps l'emprisonne, les mêmes hommes au pouvoir dans vingt ans, la persistance des fléaux qui frappent la société et qui ont noms pauvreté et chômage. Les rois et les présidents, pour leur part, tiennent à leur trône/fauteuil; ils jugent normal que le bon peuple leur doive fidélité et obéissance ; enfin ils estiment parfaitement justifié - presque de droit divin - le principe du respect de l'hérédité. Le problème, c'est que les uns et les autres n'ont aucune idée de la manière dont ils pourraient parvenir à leurs fins. Manifester, disent les uns ; réprimer, répondent les autres. Et tout ce beau monde, à l'unisson : mais par quels moyens ? Car, c'est là le hic, il y a un « après » que nul ne semble prendre en compte. C'est pourquoi l'observateur de la res arabe est témoin de manifestations clonées un nombre incalculable de fois, entend les mêmes slogans répétés à Aden, Damas, Deraa ou Manama et... assiste à la même tragicomédie des erreurs. L'espoir en un avenir meilleur est bien là ; c'est la date qui manque à l'appel et avec elle les moyens de concrétiser cette vision de lendemains censés être chantants.
Si l'on excepte les principaux partenaires de l'Union européenne, entraînés par le vibrionnant Nicolas Sarkozy, le monde fait montre, à l'image de l'Américain Barack Obama, d'une sage réserve. Il est question de sanctions, qui sont à l'étude ; d'une condamnation par le Conseil de sécurité, qui en est à l'état de projet ; peut-être même, en tout dernier recours, d'une intervention musclée, dont on serait bien en peine de définir les modalités. Avec le secret espoir que ce sabre rattling, comme l'on dit en anglais, aidera les leaders de la région à se tracer une ligne de conduite s'apparentant moins à un hara-kiri généralisé et davantage à un comportement responsable.
La Turquie a choisi de jouer gagnant sur deux tableaux, prodiguant d'une part des conseils de bonne gouvernance à Bachar el-Assad et organisant d'autre part à Istanbul une conférence de responsables de l'opposition syrienne. C'est aussi ce que font les États-Unis, en freinant leurs ardeurs démocratiques tout en se préparant au pire, au cas où il adviendrait. Ce qui serait déjà le cas, à en croire Efraïm Halevy. L'ancien chef du Mossad croit en effet qu'Assad a commencé à prendre au sérieux les événements dans son pays quand déjà il était trop tard.
Trop tôt pour en juger ? ...

