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Nos lecteurs ont la parole

La loi du plus fort...

Rabih NASSAR
Une matinée d'avril. Une bifurcation anonyme, perpendiculaire à la rue Badaro, quartier chic des années 60-70, frappé en plein essor par la présence d'une caserne de l'armée, flanquée de son hôpital militaire.
Bifurcation anonyme, donc, dans laquelle je m'engage sans conviction. Le sens de la circulation changeant au gré du dernier de nos politiciens, je vérifie quand même que je suis dans mon droit. Je le suis. Face à moi, une BMW couleur champagne frelaté, aux vitres teintées, au pare-brise marqué d'un logo représentant deux épées et un cèdre, exige le passage. Je refuse.
La saison s'y offrant, un défilé d'hormones prend la relève. Le message est clair : cette BMW ne reculera pas, il importe peu que ce soit une rue à sens unique, je n'ai qu'à reculer moi-même, on va voir ce qu'on va voir.
Les vendredis saints étant mornes de nature, je me prends au jeu. Je suis après tout dans mon droit, et on ne m'attend nulle part.
Les deux portières d'en face s'ouvrent et laissent déborder deux énergumènes en civil. Je descends ma vitre, m'apprêtant à d'âpres négociations. « Tu bouges ta voiture, avant qu'on te la démolisse. » - Négociations ? Pas sûr...
N'étant pas immunisé contre les excès printaniers de testostérone, je préviens, sûr de moi, qu'à la première égratignure, j'appelle la police. Je compose déjà le 116 au lieu du 112, mes doigts faisant moins les malins que moi. J'ai, je crois, le regard sûr, j'attends que ma menace fasse son effet. Le droit est avec moi. Un héros, l'homme à l'harmonica qui ne cligne pas des yeux dans une rue où la poussière tourbillonne. « Ah oui ? Appelle la police ! Mais appelle-la donc ! Cette voiture est une voiture des services secrets de l'armée ! Appelle donc voir... »
L'adrénaline ayant pris le contrôle, j'affirme avec assurance que l'armée garantit également les droits des citoyens, et que ce comportement n'est pas digne d'elle. Peine perdue. À mon murmure de la raison répond l'écho du « appelle ta police qu'on voit ce qu'on va voir, cette voiture ne bouge pas, tu n'as qu'à reculer ». L'après-midi sera longue...
Sorti de ma voiture, un des conseils de mon enfance me revient : ne jamais montrer sa peur. Ça devrait marcher. Conscient que l'un des deux serait déjà de trop pour me déboîter la mâchoire ou l'épaule, ou les deux, je tente un regard assuré, espérant ne pas me retrouver défiguré.
S'engage dans mon sillage un bon samaritain. Un homme d'une cinquantaine d'années qui souhaite lui aussi prendre la rue dans le bon sens. Un de ceux-là qui ont vraiment vécu la guerre, les disparitions arbitraires, les impasses du système judiciaire libanais. Il sait, lui, le prix que je pourrais payer pour une banale histoire de rue à sens unique, combinée à une épidémie d'abus de pouvoir. Il sait, lui, qu'une tête sur les épaules vaut mieux qu'un droit respecté. Que mon histoire de sens unique va en dépit du bon sens. Qu'il faut éviter de tomber dans le panneau.
Il en a surtout marre de voir trois gamins qui s'excitent bruyamment en l'empêchant d'arriver chez lui à temps pour son feuilleton favori.
Mais moi aussi j'en ai marre. Marre d'un pays où rien ne va. Où pour réussir il suffit de connaître le garde du corps d'un ministre ou d'un directeur mafieux. Où individualité se confond avec individualisme. Où il faut une journée pour changer une loi sur l'urbanisme qui peut graisser des pattes, et quelques années quand le projet ne rapporte pas. Marre de ces convois qui m'insultent pour ne pas m'être écarté plus vite. Marre de ces piétons qui piétinent à la recherche vaine d'un trottoir bien fait. Marre de ces ploucs qui me dépassent en troisième file dans un embouteillage, parce que pour eux, une règle n'est qu'une occasion de tricher. Marre de voir que notre système d'éducation ne produit qu'une génération d'incultes plus curieux de profiter de la faille dans le système que de le renforcer. Marre de me rendre compte que nos professeurs qualifiés, nos instituteurs, diplômés, médecins, ingénieurs, avocats et autre matière grise dont on se targue en permanence s'exilent dans les pays du Golfe, en Europe ou plus loin, à la recherche d'un minimum d'État de droit. Marre de ceux-là qui n'en ont rien à foutre. Marre de ceux-là qui n'ont plus rien à perdre et qui empêchent les autres de trouver quelque chose à gagner.
Sous prétexte d'avoir vécu la guerre, où effectivement il a fallu survivre, on continue de vivre sans lendemains. Ceux qui en veulent n'ont qu'à les chercher ailleurs. Ici, c'est la jungle, à celui qui crie le plus fort. Et pour survivre, il faut laisser faire. « Ça va. Ce n'est pas si grave. Il n'en faut pas tant. Il y a pire. » À chaque jour suffit sa peine.
La guerre s'est terminée il y a plus de vingt ans. Une génération. Une génération de perdue. Combien faudra-t-il en perdre avant de concevoir un futur ?
Combien de temps avant qu'on arrête de voir ce qu'il y a de pire, et qu'on recherche ce qu'il y a de meilleur ?
Il manque un shérif à Badaro, cet après-midi, je le serai. Victime d'un sens unique. Le martyr est à la mode ; je m'entête donc. La solution proposée par mon samaritain selon laquelle je « recule pour faire passer, il n'en faut pas tant. Recule et tout sera réglé » est refusée. Les décibels ne font pas la loi. Je le dis et le redis.
À ma grande surprise, mon barbu coiffé rentre dans sa voiture, il fait marche arrière. Il me fait passer. J'ai réussi. Je suis un héros. Il faut bien commencer quelque part. Était-ce mon audace ou mon attitude suicidaire ? Je ne me pose pas plus de questions de peur qu'il change d'avis. Je passe en le remerciant. Il faut rester poli. Une montagne de confettis me tombe dessus. Je suis le pauvre cow-boy solitaire qui roule vers le soleil couchant, sans crainte parce que sans reproche. Le changement est possible !
Plus tard dans la soirée, aux alentours de 23h, le portable de ma mère sonne. Un ténébreux X souhaite me parler. « Je suis bien chez Rabih Boutros Nassar ? Propriétaire d'une Audi noire immatriculée xxxxxx ? » Ma mère sent disparaître quelques-unes de ses plus belles années - bien sûr ; elle a vécu la guerre. « C'est à quel sujet ? » demande-t-elle en vieillissant. « Il le saura. » Sans plus d'informations.
Mes parents m'appellent, s'assurent que je vais bien. Je vais bien. Naturellement, je suis dans un saloon de Gemmayzé, une autre rue sauvage qu'il faudra bien dompter ; je célèbre mon espoir retrouvé. « Tu connais un ténébreux
X ? »
Il pleut à Gemmayzé. Mon soleil couchant s'est couché. Il pleut dans toutes mes rues. Dans ce pays en meurtrissure, un après-midi d'avril, une bande de trublions n'a rien trouvé de mieux à faire que de m'intimider en s'en prenant à mes parents. Il doit faire beau au Canada...

Rabih NASSAR
Une matinée d'avril. Une bifurcation anonyme, perpendiculaire à la rue Badaro, quartier chic des années 60-70, frappé en plein essor par la présence d'une caserne de l'armée, flanquée de son hôpital militaire.Bifurcation anonyme, donc, dans laquelle je m'engage sans conviction. Le sens de la circulation changeant au gré du dernier de nos politiciens, je vérifie quand même que je suis dans mon droit. Je le suis. Face à moi, une BMW couleur champagne frelaté, aux vitres teintées, au pare-brise marqué d'un logo représentant deux épées et un cèdre, exige le passage. Je refuse. La saison s'y offrant, un défilé d'hormones prend la relève. Le message est clair : cette BMW ne reculera pas, il importe peu que ce soit une rue à sens unique, je n'ai qu'à reculer moi-même, on va voir ce qu'on va voir. Les vendredis saints...
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