Cela dit...
Comment ne pas évoquer, en ce jour, cet événement unique dans l'histoire de l'humanité : l'apparition, parmi nous, d'un être plus grand que tous les êtres, d'un homme plus humble que le plus humble des hommes et d'un esprit plus lucide que celui des plus grands penseurs ?
Pour essayer de cerner son insondable passage, commençons tout d'abord par introduire et fixer une présence. Présence discrète, mais combien bienveillante ! Présence douce, mais terriblement exigeante : la présence lumineuse de celui qu'on appelle Jésus de Nazareth.
Afin de nous en approcher dans la mesure de nos possibilités, pourquoi ne pas prendre une attitude moins courante que celle prise d'habitude à son égard ? Ainsi, portons sur lui, non pas le regard contrit du sujet face à son prince, mais faisons plutôt appel à ce sentiment humain, plein de noblesse, de tout individu par rapport à son meilleur ami. Oui ! Oser imaginer le Nazaréen non plus seulement selon l'enseignement des Écritures, mais comme un ami personnel qui se pose à chacun en exemple de perfection et qu'il nous est donné, gratuitement, d'adopter.
La vie, nous le savons, nous braque, dès que nous atteignons l'âge de raison, sur un instinct précis, toujours recommencé et jamais satisfait : celui de sentir le besoin, quelles que soient les circonstances, d'un appui, d'un sourire compréhensif, émanant d'un alter ego, qu'inconsciemment nous recherchons en permanence. Quelqu'un qui soit comme un témoin de nos activités. Quelqu'un qui soit comme le reflet sublimé de notre propre image. C'est bien là, reconnaissons-le, l'une des définitions de l'amitié au sens le plus large du terme.
Un écrivain-femme du siècle dernier avait écrit quelque part ceci : « L'amitié est avant tout certitude. C'est ce qui la distingue de l'amour... »
Dans un monde inachevé, la misère due aux contingences matérielles est susceptible, je le crains, de nous réduire, si nous n'y veillons pas, en un état de végétation stérile qui se situe aux antipodes de notre vocation humaine. Que de gâchis, parfois, dans une vie d'homme ! Que d'efforts injustement perdus en inutiles sacrifices ! Que d'occasions ratées et d'échecs personnels qui ne nous laissent, en définitive, que dépit et mènent souvent au désespoir. Or la parade à la chose se trouve en nous-mêmes . À partir, justement, de ce désir irrépressible de se sentir approuvé, compris, en un mot, aimé.
Le sentiment d'amour, en tant que notion, est un flux aussi inépuisable qu'insaisissable. Aussi violent qu'un parfum précieux. Aussi nécessaire à l'âme que le sang au corps, que l'air aux poumons. Il est la sève même de l'Esprit qui inonde la matière et la spiritualise. Son évidence nous crève les yeux, et nous le sentons courir, sous-jacent à toutes nos activités. Voilà pourquoi nous ne pouvons que le reconnaître comme étant le premier ressort de la Création en cours. Le pourquoi de ce phénomène psychique nous échappe, certes. Car la volonté qui y préside dépasse notre entendement. Mais si nous sommes conséquents avec la logique, il ne reste plus devant nous qu'à admettre le choix, toujours libre, de ce qu'on appelle la foi .
La foi signifie « avoir confiance en quelqu'un ». La foi signifie aimer quelqu'un au point de se laisser guider par lui. Non pas abdiquer sa propre faculté de juger, mais adhérer souverainement, par goût, par option, et comme par heureuse nécessité.
Seul celui qui a jamais connu la véritable amitié humaine pourra comprendre l'importance de ce discours.
Alors, pour nous qui sommes sevrés, pour nous qui avons soif, rappelons-nous qu'un homme apparu il y a deux mille ans s'est proposé comme ami de l'humanité entière, et, honneur suprême, a considéré chaque individu comme un ami potentiel. Il a donné la preuve de son attachement à tout ce qui est humain, de telle sorte que les mots « chrétien » et « humain » sont devenus synonymes. Il n'a pas hésité à exposer son comportement aux critiques et aux quolibets en témoignant publiquement de son idéal pour l'homme. Il n'a pas craint d'en mourir de la façon la plus humiliante... sur une croix !
Ah ! La croix ! Aujourd'hui plus que jamais, jour de la Croix !
« La croix, nous dit un autre célèbre penseur, a toujours été présentée tel un signe de contradiction et un symbole de tristesse. Cette façon de montrer la Passion de Jésus tient simplement à l'emploi malencontreux d'un vocabulaire qui se veut pieux, où les mots les plus graves, tels que "sacrifice", "immolation", vidés de leur sens par la routine, sont employés avec une inconsciente légèreté. Cette manière de parler finit par donner l'impression que le règne de l'Amour ne peut s'établir que dans le deuil, en prenant le contre-pied des énergies et des aspirations humaines. Sous la fidélité des mots... rien n'est moins chrétien ! »
Une mise au point que je partage personnellement mot pour mot.
Lorsque nous aimons humainement quelqu'un, nous le sentons présent en permanence à nos côtés alors même qu'il peut être physiquement absent. La chaleur de notre sentiment réciproque est telle qu'elle semble se condenser en une sorte de magnétisme réellement opérant qui nous incite à améliorer notre propre comportement. Comme si nous nous attendions à recevoir de notre ami encouragements et félicitations. L'ami devient ainsi pour nous le levier qui soulève, la cause qui justifie l'effort et gomme le désarroi. À cause de cette confiance mutuelle, nous nous sentons tenus de rendre le bien pour le bien. Et si, d'aventure, il disparaissait, son absence physique en deviendrait plus précieuse qu'une approbation.
Combien, parmi nous, n'ont-ils pas fait de cette manière l'expérience de l'être aimé ?
Par conséquent, si, sincères, nous le ferions volontiers en mémoire d'un être autour de nous, combien plus devrions-nous le faire, non seulement « en mémoire », mais plus franchement « à cause » de la pérennité de cet Ami exceptionnel qui a transcendé nos règles et nos traditions jusqu'à les porter à un degré de maturation inouïe.
Y a-t-il, dites-le moi, meilleure façon d'aborder, dans un langage à la portée de notre entendement, ce mystère de la rédemption, pour nous autres, vivants, aujourd'hui, engloutis dans nos civilisations matérialistes ?
Jésus de Nazareth vécut avec ses contemporains. Heureux furent-ils, ceux qui l'ont vu et touché et ont été bouleversés à Son contact au point de faire changer la marche du monde depuis lors.
Quant à nous, ici, en ce moment, en ce jour anniversaire de Son éclipse charnelle, nous allons affirmer très haut qu'Il a été, est, et sera notre ami pour l'éternité.
Celui qui s'en va vous laisse souvent quelque objet, une parole, un souvenir. Jésus nous aura laissé Son corps, le corps de Son Église, Son sang, qui est Son Esprit-Saint, et Son enseignement qui est la « bonne nouvelle ».
À Son propos, il n'y a pas de souvenirs... Il y a Lui, toujours présent dans nos pensées comme dans nos cœurs. Il est la raison ultime de notre espoir de mieux-vivre et la source de notre possibilité de développer le monde qui nous entoure. Il est l' Esprit de l'univers, par-delà le temps, par-delà l'espace, par-delà la notion même de vie.
Alors, remettons en honneur, si vous le voulez bien, ces deux mots latins, puisés dans le vocabulaire de la vieille liturgie chrétienne : VENITE, ADOREMUS !


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