Le roi Abdallah d'Arabie saoudite envoie son fils en émissaire en Syrie et le président Assad envoie aussitôt son ministre des AE à Téhéran. Au Liban, il suffit de ces deux visites pour que les milieux politiques reparlent de l'équation « Syriens-Saoudiens » et prédisent une nouvelle détente entre Damas et Riyad qui donnerait le signal de la naissance du nouveau gouvernement. Pourtant, rien n'indique pour l'instant que les deux sujets sont liés. Au fil des heures, il est apparu clairement que les discussions saoudo-syro-iraniennes portent essentiellement sur la situation à Bahreïn et sur la crainte saoudienne de l'extension des troubles à son propre territoire. Le dossier libanais n'est donc pas encore au programme et il ne semble pas constituer pour l'instant une priorité, ni pour les Saoudiens ni pour les Syriens.
De plus, en dépit des contacts entrepris ces deux derniers jours par le Premier ministre désigné avec les représentants de la majorité, aucune percée n'a été enregistrée. Des personnalités qui suivent ces démarches confient à L'Orient-Le Jour qu'en réalité, les discussions ne sont pas encore entrées dans les détails et le débat est encore limité à la forme du gouvernement et au partage des parts. Faut-il ou non donner le tiers de blocage au tandem Sleiman-Mikati : telle est la grande question qui reste en suspens.
La déclaration du leader du PSP, Walid Joumblatt, hier à un quotidien libanais sur l'existence de fortes pressions américaines exercées sur le Premier ministre désigné Nagib Mikati vient jeter un nouvel éclairage sur les obstacles qui entraveraient la formation du gouvernement, alors que le président de la Chambre continue de son côté d'affirmer que « les nœuds sont purement internes »...
Les interprétations sont ainsi multiples mais le résultat est le même : hier il n'y avait donc rien de nouveau sur le plan gouvernemental, même si certains proches du Premier ministre laissaient entendre qu'il avait une formule toute prête dans sa poche, mais qu'il la sortirait le moment venu...
L'actualité était donc hier ailleurs. Elle se déplaçait entre Bkerké, où le patriarche élu Béchara Raï continuait de recevoir des visiteurs de tous les coins et de tous les bords politiques et confessionnels du pays, et Tripoli, où Saad Hariri a organisé un grand rassemblement dans le fief même de son successeur et rival Nagib Mikati.
Bkerké d'abord. Une foule dense et diverse a continué d'affluer hier vers le siège patriarcal pour féliciter Mgr Béchara Raï, mais ce sont surtout les visites d'une délégation du Hezbollah et une autre du Front de lutte nationale de Walid Joumblatt, présidée par le ministre Ghazi Aridi, en plus de l'arrivée du vice-président du Conseil supérieur chiite cheikh Abdel Amir Kabalan à la tête d'une importante délégation qui ont retenu l'attention des médias et des observateurs politiques. Bkerké était donc hier sous le signe de l'ouverture et du dialogue, et le nouveau patriarche a affirmé que sa main était tendue à toutes les parties.
Bkerké a été ainsi le théâtre de la première prise de contact officielle entre le patriarche maronite fraîchement élu et le Hezbollah, après une quasi-rupture de quatre ans entre cette formation et le patriarche Sfeir. Le Hezbollah a envoyé sur place une délégation de son bloc parlementaire, présidée par Mohammad Raad, pour féliciter le nouveau patriarche. La délégation a tenu une réunion avec Mgr Raï qui a ensuite précisé aux journalistes que la question des armes du Hezbollah n'a pas été évoquée, ajoutant qu'en sa qualité de patriarche, il n'adoptera aucune position officielle avant de consulter le Conseil des évêques qui doit se réunir la semaine prochaine. Il a aussi ajouté qu'en sa qualité de chef d'Église, il n'a pas à traiter les questions politiques qui restent de la responsabilité des parties politiques et des États. Le nouveau patriarche ne veut donc visiblement pas alourdir sa mission qui ne fait que commencer par des prises de position politiques, en dépit de la volonté de nombreuses parties de l'entraîner dans ce sens. Il a toutefois annoncé clairement son intention d'effectuer une visite pastorale en Syrie dans le courant de l'année pour y visiter la communauté maronite, et il a précisé aux journalistes que les autorités syriennes ont été invitées à sa cérémonie d'investiture qui aura lieu vendredi, ainsi que les autorités de tous les autres pays qui accueillent une communauté maronite. Selon toute vraisemblance, les autorités syriennes comptent répondre à cette invitation en envoyant une délégation de haut rang pour assister à cette cérémonie. Cette délégation suivra ainsi de près la visite de l'ambassadeur de Syrie qui a remis au nouveau patriarche un message oral du président syrien, ainsi que celle de la ministre des Wakfs syriens Nazha Élias qui s'est rendue hier à Bkerké. Une délégation de l'ambassade d'Iran est aussi venue féliciter le patriarche.
À Tripoli, c'est une autre image à laquelle les Libanais ont eu droit. Saad Hariri a clôturé sa visite de trois jours dans la capitale du Nord par un grand rassemblement populaire au cours duquel il a rappelé que les Libanais ne veulent pas d'autre État que le leur, ni d'autres armes que celles de l'État. Il a précisé que ce sont les armes illégales qui créent la discorde et il a exprimé sa confiance dans le peuple qui, selon lui, n'acceptera ni la tutelle des armes ni la destruction de la justice, mais prendra le pari de l'État. S'adressant aux chiites du Liban, il leur a rappelé que les projets propres à chaque communauté ont toujours échoué, assurant que les Libanais ne veulent plus que toute personne qui veut un État fort soit accusée de traîtrise.
Dans le fief du Premier ministre désigné et de son allié, le ministre Mohammad Safadi, Saad Hariri a donc rallié de nombreux partisans, sur fond de rejet des armes du Hezbollah. Du côté de Mikati, par contre, le silence était d'or. C'est d'ailleurs ce qu'il aurait dit hier à la chaîne OTV... En attendant le début d'une nouvelle semaine qui pourrait ressembler à celle qui se termine, avec toutefois un grand moment annoncé avec la cérémonie d'intronisation du patriarche Béchara Boutros Raï, le 25 mars.


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