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Nos lecteurs ont la parole

Tous coupables

Chloé KATTAR et Raya EL-DAHDAH
Nous demandons au peuple libanais, unique source légitime du pouvoir, de bien vouloir juger de l'accusation que nous faisons, au lendemain du dimanche 13 mars 2011, place des Martyrs. Si nous nous permettons d'adresser cette critique, alors que nous nous trouvons actuellement hors du pays, c'est par volonté de participer d'une manière ou d'une autre au mouvement qui a animé une partie du peuple libanais. Nous présentons donc nos excuses à l'avance à ceux que cette accusation froissera.
Le célèbre texte d'Émile Zola qui fut publié le 13 janvier 1898 en première page du quotidien parisien L'Aurore était adressé au président de la République Félix Faure, accusé de ternir l'histoire de la France en permettant de condamner le capitaine Alfred Dreyfus. Aujourd'hui, nous accusons tous les Libanais de ternir l'histoire du Liban par un comportement inadmissible.
Nous accusons tout d'abord les anciennes générations de nourrir les vendettas et de souiller l'esprit des jeunes qui doivent décider de leur avenir indépendamment de l'histoire de leurs parents.
Dans le même contexte, nous accusons le peuple libanais de continuer à raviver le spectre des guerres civiles et de fonder les décisions actuelles sur des considérations et des souvenirs de luttes qui ont pris place depuis plus de trois décennies. Certains répondront que ce sont les mêmes auteurs de la guerre qui sont au pouvoir aujourd'hui. Nous répondons : n'avez-vous pas eu l'occasion deux fois déjà (2005 et 2009) de mettre fin à cela ? Que chacun assume ses actes.
Nous accusons ensuite les administrations universitaires et scolaires d'oublier qu'elles furent un jour la fierté du Liban et de laisser aujourd'hui les partis politiques s'emparer de nos institutions et les transformer en champs de bataille. Certes, l'université stimule l'intellectualisme des étudiants et par conséquent devient le berceau des débats politiques et de la rébellion d'un peuple opprimé. D'ailleurs, n'est-ce pas dans les universités que s'est déclenchée l'intifada de 2005 ? Mais, nuance. Ce dont nous accusons les partis, c'est de dévier la fonction
intellectuelle de l'éducation et de la soumettre à l'influence perverse des élections politiques, là où les bancs de l'école devraient constituer la plus haute instance d'harmonisation sociale. Nous accusons donc les administrations universitaires de ne pas se poser en contre-pouvoir et de laisser les clivages politiques salir l'éducation nationale.
Nous accusons la moitié du peuple libanais de ne pas comprendre que tant que l'armée libanaise ne détient pas à elle seule le monopole des armes, le Liban ne sera jamais une nation reconnue comme telle par la communauté internationale.
Nous accusons les Libanais qui reconnaissent la légitimité d'un parti sectaire et doctrinal qui, à l'image des partis fascistes européens du XXe siècle, se veut le sauveur d'une faction de la population - à savoir les chiites du Sud - et l'unique défenseur du Liban contre Israël. Un tout petit peu de bon sens permettrait de faire observer à ceux-là que l'État libanais ne marginaliserait jamais une faction de sa population et qu'il à lui-même déclaré Israël État ennemi, sans avoir besoin du Hezbollah pour le lui rappeler.
Nous accusons la petitesse de certains Libanais - chrétiens surtout - qui ne daignent pas se présenter à une manifestation qui prône la construction d'un État et le transfert de la force militaire à la seule armée libanaise, de peur d'être montrés du doigt et accusés d'appartenance aux Forces libanaises.
Chers chrétiens, l'héritage phénicien ne concerne pas uniquement les chrétiens occidentalisés, mais tout individu né sur le sol libanais.
Nous accusons la mauvaise foi de certains Libanais, en ce qui concerne l'activisme patriotique, d'ignorer leur appartenance libanaise afin de se rallier à d'autres nations, au lieu de se fondre dans le mouvement populaire libanais, de s'identifier à la cause du pays et d'aider à l'unité sociale. En effet, la première appartenance de l'homme est à la nation, et non à la religion.
Chers musulmans, les chrétiens sont aussi arabes que les musulmans, et sur ce territoire, ils sont tous libanais.
À tout Libanais, musulman ou chrétien, de se débarrasser de ses complexes d'identité et de confession, d'accepter et surtout de réaliser que seul le territoire libanais lui ouvrira grands ses bras pour l'accueillir, car ni la France, ni les États-Unis, ni la Syrie, ni l'Iran, ni les Émirats arabes unis n'adopteront leurs enfants comme fils.
Nous accusons les « élites » de mauvaise foi qui véhiculent une idéologie pessimiste de l'avenir du Liban. Nous désirons leur dire que même si le Liban est un jeune pays, né d'un partage entre les grandes puissances, nous assumons le dessin imposé par le général Gouraud et nous relevons le défi de fonder une nation regroupant dix-huit confessions afin d'affirmer que le Liban est le plus grand modèle de cohabitation sociale, et pour montrer que le schisme est loin de le concerner.
Passons aux jeunes Libanais. Certains d'entre eux persistent dans leur aveuglement communautaire et portent fièrement l'héritage de la guerre confessionnelle de leurs parents comme unique flambeau national. Il faudrait que ces jeunes réalisent qu'à l'aube du XXIe siècle, de telles luttes sont complètement désuètes et que leur avenir est concerné par des questions de reconstruction et de stabilisation, qui obligent la jeunesse libanaise à s'intéresser aux processus de modernisation, d'écologie, d'économie et d'éducation.
D'autres affichent un désintéressement politique nullement justifiable, mus par un matérialisme occidentalisé, un neutralisme inutile et même nuisible, qui se révèle plutôt comme étant une non-intervention égoïste. À ces jeunes, qui pourraient être désemparés face à une telle situation et dont le désespoir peut être compris, nous disons qu'il faut réagir afin de profiter d'une réelle démocratie et d'une liberté complète, une liberté qui ne devrait pas être dédoublée par un sentiment de culpabilité et de contradiction avec les valeurs prédominantes. Il vaudrait mieux aussi leur rappeler que le sentiment de non-appartenance nuit fondamentalement à leur identité et que seule une participation aux structures de l'État peut fonder véritablement leur vie sociale et économique.
Enfin, nous accusons les jeunes qui se battent, seuls espoirs de la nation, de ne pas aller jusqu'au bout de leurs forces ; nous les encourageons à s'emparer des rênes de cette seconde intifada et de ne pas attendre qu' « on » leur fixe un plan d'action.
En réalité, toutes ces accusations se résument en une dernière.
Nous accusons tout simplement le peuple libanais, toutes confessions confondues, de ne pas se poser comme héritiers intellectuels de Samir Kassir, emblème national non confessionnel, historien de Beyrouth, père du printemps libanais et arabe, et véritable symbole d'unité. Nous l'accusons d'ignorer que seule l'éducation est susceptible d'élever le sentiment patriotique et les chances d'union.
Chloé KATTAR et Raya EL-DAHDAH
Nous demandons au peuple libanais, unique source légitime du pouvoir, de bien vouloir juger de l'accusation que nous faisons, au lendemain du dimanche 13 mars 2011, place des Martyrs. Si nous nous permettons d'adresser cette critique, alors que nous nous trouvons actuellement hors du pays, c'est par volonté de participer d'une manière ou d'une autre au mouvement qui a animé une partie du peuple libanais. Nous présentons donc nos excuses à l'avance à ceux que cette accusation froissera.Le célèbre texte d'Émile Zola qui fut publié le 13 janvier 1898 en première page du quotidien parisien L'Aurore était adressé au président de la République Félix Faure, accusé de ternir l'histoire de la France en permettant de condamner le capitaine Alfred Dreyfus. Aujourd'hui, nous accusons tous les Libanais de ternir l'histoire du Liban...
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