Il y a vingt ans, un consultant avisé avait prédit l'actuelle fièvre immobilière, disant : « L'équation est très simple. Si l'on considère seulement un infime pourcentage des Libanais de la diaspora qui rêvent d'avoir leur chez-soi dans leur pays d'origine, alors rien ne sera assez grand pour les satisfaire... » Ce constat s'est tellement bien vérifié que très vite tout est proposé à la vente et rien n'est trop cher à l'achat.
Oui, tout est proposé à la vente : le vieil immeuble déglingué qui menace de s'effondrer à tout instant et dont les ayants droit attendent impatiemment que l'ancêtre qui y a toujours vécu rende l'âme, le terrain qui est dans la famille depuis la nuit des temps et où s'entremêlent des arrières-petits cousins qui n'ont plus aucun lien de parenté sauf peut-être un obscur chromosome d'origine qui, à force de s'être scindé, s'est disséminé aux quatre coins de la planète. Tout est à vendre, tel ce bien acquis un jour dit blanc, dans la perspective d'en disposer un jour au teint plus sombre comme le jour où il faudra aller sous d'autres cieux, ou payer les études de sa descendance, ou encore honorer une dette très pesante.
Tout est à vendre, même ce monastère qui fut pendant des lustres une école technique, sur les hauteurs d'Achrafieh et qui, par on ne sait quelle douteuse prouesse juridique, fut détruit pour être remplacé par une énième tour, ou encore cette école qui n'en est plus une, située dans le même quartier et que les propriétaires n'en finissent plus de vouloir transformer en tout autre chose, notamment... une tour. Les exemples hélas se multiplient à l'infini, comme ce pourtour d'une église a la périphérie du centre-ville qui se prépare également à voir s'ériger des bâtiments à une fin de commercialisation à but lucratif, ou encore ces milliers de mètres carrés dans la banlieue de la capitale, propriété d'un ordre religieux cédés à la hâte. Et tant et tant d'autres exemples, mélangeant le vrai au plus faux, faisant planer une atmosphère de fin de règne. Alors qui se doit donc d'appliquer la proposition du synode pour les Églises d'Orient concernant la terre et recommandant aux fidèles de « ne pas céder à la tentation de vendre leurs biens et même d'en acheter d'autres, tout cela à la lumière de la profonde réflexion du sens de la présence chrétienne et de son message en Orient... » Qui donc a la primauté de ce profond témoignage ? Qui se doit de porter le flambeau et d'être le héraut de cette
cause ? Qui doit expliquer à nos frères et sœurs des communautés religieuses qu'ils sont légataires seulement pour un temps, de ces biens transmis et enrichis par leurs prédécesseurs et qu'ils se doivent à leur tour de les retransmettre, car le Seigneur leur demandera un jour : « Qu'as-tu donc fait de tes talents ? » Qui a la suprême volonté d'inverser la tendance érosive dans le subconscient des chrétiens se répétant sur toutes les langues : « Le pays n'est plus le nôtre. »
Ce pays est le nôtre tant qu'on s'attachera bec et ongles à nos biens. Il est nôtre tant que l'on considérera toujours l'adage « Ma terre, mon honneur ». Il est certainement nôtre quand on éduquera nos enfants à le considérer ainsi en cessant de leur inculquer l'impératif de s'en échapper un jour. Il est enfin et surtout nôtre quand notre hiérarchie religieuse opposera une fin de non-recevoir à tout projet, tout projet, visant à modifier même un tant soit peu l'objectif du patrimoine religieux.
De grâce sonnez le tocsin : rien n'est plus à vendre !
Président de Patrimonium, association pour la sauvegarde du patrimoine religieux et culturel


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