Par ailleurs, depuis les crises pétrolières (dont la première à la fin de 1973), la plupart des pays dits « avancés » ont connu un ralentissement de leur croissance économique, voire un recul certaines années ; ce phénomène, avec le développement des délocalisations de production dans les pays à bas coûts salariaux, a entraîné une montée du chômage.
Nous marchons vers une « civilisation du loisir », car cette double évolution entraîne une augmentation progressive du « temps libre », forcé ou volontaire. Ce temps libre peut être occupé à des loisirs « actifs » ou au contraire être gaspillé.
I - Temps de travail, temps de loisir
On peut distinguer dans le temps humain trois catégories auxquelles il peut être employé.
1) Le travail, ou negotium chez les latins, consacré à des activités utilitaires : affaires, commerce, agriculture, industrie, services rémunérés et aussi tâches ménagères indispensables.
2) Le « loisir cultivé » ou otium, selon la tradition de l'antique otium cum dignitate de Cicéron : temps non rémunéré consacré au développement personnel ou collectif, enrichissement intellectuel ou spirituel, bricolage, jardinage, sport amateur, jeux « intelligents », activités artistiques, caritatives ou autres au service de la société. Marc Fumaroli, dans son livre Paris-New York et retour, s'explique sur cette notion oubliée qu'est l'otium : « Loisir fécond du ressourcement, disponibilité active, présence de l'esprit à lui-même et au monde, liberté intérieure, temps arraché à la passivité intellectuelle. Il va de pair avec la possibilité du repos, de l'équilibre et du culte de la beauté. »
3) La recreatio, « re-création » de la force de travail : alimentation, repos, temps ludiques ou festifs vécus collectivement, longtemps associés au religieux et au cérémoniel.
Le sociologue Dumazedier distingue trois fonctions du loisir : délassement (délivrer de la fatigue), divertissement (délivrer de la monotonie, des tâches répétitives fastidieuses) et développement personnel ou collectif. Les deux premières fonctions relèvent de la recreatio, la troisième, de l'otium.
Cet otium, « invention » de la civilisation gréco-latine (pratiqué certes dans d'autres civilisations, mais pas érigé en système de vie), correspond à une émergence de l'individu dans la société, qui ne concernera longtemps qu'une très petite minorité, l'élite dominante, soit environ 1 % de la population ; pendant des siècles, la grande majorité reste fortement orientée vers le groupe. En découlent des concepts qui marqueront profondément la société occidentale en s'étendant : ceux de démocratie (invention grecque) ; de droit (le droit romain qui protège l'individu) ou de salut individuel (christianisme). L'évolution mènera progressivement à une société où les droits (l'individu) l'emportent nettement sur les devoirs (le groupe).
En ce qui concerne le travail, deux visions s'opposent depuis très longtemps :
- L'une, négative, fait du travail une punition (par exemple dans le mythe biblique où Adam et Ève y sont condamnés pour leur faute), ou à tout le moins une activité contre nature ; ou encore, dans une vision marxiste, une exploitation et une aliénation pour les salariés.
- L'autre, au contraire, positive, fait du travail un devoir moral ( « le travail éloigne du vice », écrit Voltaire dans Candide) - et un devoir social : l'homme, « animal social », se doit de donner au groupe tout ou partie de son temps. On retrouve chez Confucius, en Chine, la même conception du travail-devoir. Dans le même sens, pour les économistes, le « bien-être » collectif dépend de l'efficacité d'une économie, et celle-ci de la productivité des travailleurs.
Le loisir, lui, peut dériver vers l'oisiveté, le loisir passif : regarder un match de foot à la télévision au lieu de pratiquer ce sport, échanger constamment des messages sur son portable, écouter inlassablement les mêmes « tubes » musicaux. Autre dérive, le gaspillage et la consommation ostentatoire par la « classe de loisirs », analysés par l'économiste Veblen à la fin du XIXe siècle, et encore usuels aujourd'hui : recherche exacerbée du plaisir, de la distinction et du spectacle social pour démontrer sa richesse et sa supériorité sur les autres. On pratique le farniente, les réceptions et jeux mondains stériles, le flirt, les voyages où l'on s'amuse...
Entre aussi dans la catégorie des dérives le loisir forcé de chômeurs oisifs malgré eux, aigris et portés à l'opposition politique ou à l'agitation sociale. Le chômage est une plaie, d'abord pour le chômeur pour qui c'est une perte de revenus et une moindre possibilité de loisirs actifs, faute de moyens. De plus, il est psychologiquement perturbé : stress, sentiments d'exclusion, de perte de liberté et de dignité. Par ailleurs, pour la collectivité, c'est une cause de déviances et de coûts sociaux importants (incivilités et dégâts divers causés par certains, coûts de réinsertion). (À suivre)
(*) Professeur émérite à l'ESCP Europe et à l'ESA.
En coopération avec : ESA

