Oublions, pour un instant, tous les sujets dont on nous rabâche les oreilles à longueur de journée : le 14 et le 8 Mars, les clivages confessionnels qui sont souvent artificiellement gonflés, les gesticulations des multiples zaïms dont on nous a affublés, les mille et un maux dont souffre notre patrie que l'on décrit et contemple à longueur de journée sans jamais tenter de leur trouver un remède.
Résumons plutôt la situation du pays en quelques mots. Il y a d'un côté un État dont les institutions sont incapables de fonctionner correctement et de l'autre un peuple auquel on dénie le droit de voir, d'entendre ou de parler.
Entre les deux, il s'est formé, au cours des soixante dernières années, une « monocratie » qui a monopolisé le pouvoir, les décisions, et naturellement les privilèges qui en découlent, au profit quasi exclusif de ses membres.
Suite à cet état de fait, les quatre millions et demi de Libanais qui vivent à l'intérieur de ces 10 452 kilomètres carrés sont incapables de suggérer de meilleures alternatives, car on leur a interdit le droit à la connaissance.
Mais de quelle connaissance parlez-vous, me demandera-t-on ? Nous avons les meilleurs collèges et les meilleures universités au Liban et notre taux d'alphabétisation est le plus élevé dans la région.
Justement, c'est là où le bât blesse. Cette connaissance, qui aurait pu servir à l'édification de notre patrie, a été au départ sciemment ou inconsciemment détournée de ses objectifs essentiels pour être mise au service des intérêts quasi exclusifs de cette « monocratie » que j'ai mentionnée plus haut.
Permettez-moi de m'expliquer.
Pourquoi envoyons-nous nos enfants à l'école ? Mais, naturellement, afin qu'ils s'instruisent, me répondrez-vous, et soient à même de bien gagner leur vie et de faire carrière une fois leurs études terminées.
Envisagée du point de vue de la nation libanaise, est-ce une réponse suffisante ? J'en doute.
Pour le Liban, ce jeune homme ou cette jeune fille, une fois leurs études terminées, devraient aussi être mieux à même de contribuer, d'une manière ou d'une autre, à l'édification de la patrie.
Eh bien oui, une patrie, ça ne se fait pas tout seul. Ça se construit. Et ceux sur lesquels on compte pour la construire ce sont justement ces jeunes citoyens en herbe qui accumulent un bagage de connaissances qui devraient leur servir à bien remplir cette tâche. Attention, je ne veux pas dire que, nécessairement, ces jeunes devraient s'engager dans la Fonction publique. Loin de là.
La connaissance à laquelle je fais allusion c'est celle du système de fonctionnement de l'État et sa raison d'être que l'on pourrait décrire en une série de questions telles que les suivantes :
En quoi consiste l'État libanais ? Comment fonctionne-t-il ? Dans quel but cet État fonctionne-t-il ? Atteint-il les objectifs
voulus ? Sommes-nous d'accord avec ces objectifs ? Pouvons-nous en suggérer d'autres ? Dans quelles mesures pouvons-nous contribuer à la réalisation de ces objectifs, chacun de nous dans son domaine respectif ?
Certains, passé ce stade préliminaire, pourraient être désireux d'en savoir plus. Par exemple : comment l'État acquiert-il ses ressources ?
Quelles sont ces ressources au juste ? À quoi servent-elles ? Sont-
elles suffisantes pour permettre à l'État de bien remplir son rôle ? Le fait-il en fait ? Qu'est-ce qui manque et pourquoi n'avons-nous pas trouvé une réponse à ce problème ?
Vous voyez où je veux en venir ?
Peut-être, me répliqueriez-vous, c'est la raison pour laquelle cette connaissance est jugée dangereuse.
Mais, l'est-elle vraiment ? Et, si oui, pour qui l'est-elle ?
Certainement pas pour l'État qui ne pourrait que profiter des mille et une suggestions, certaines valables, d'autres pas, qui proviendraient de ces jeunes gens et de ces jeunes filles, auxquels on aurait donné le droit d'entendre, de voir et de parler.
À bon entendeur, salut.
Je conclurai en disant : Dépêchons-nous de changer le statu quo actuel avant que les événements ne nous amènent, au Liban cette fois, un nouveau « Midan al-tahrir » après lequel nous ne saurions quoi faire, par manque de connaissances.


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