Une des icônes de saint Maron.
La cérémonie sera présidée par le pape Benoît XVI qui, ce faisant, a accordé aux maronites une préséance convoitée par beaucoup. Une messe suivra, que célébrera le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir, en présence du chef de l'État, Michel Sleiman, et de milliers de Libanais qui convergeront du monde entier à cette occasion. Les membres de la Fondation maronite dans le monde seront, bien entendu, aux premiers rangs. La sculpture, installée sur le chemin qu'on emprunte pour se rendre à la coupole de la basilique, avoisinera une statue de saint Grégoire l'Illuminateur, le père de l'Église arménienne.
L'Église maronite a été décrite par les orientalistes comme « une rose parmi les épines ». L'installation de la statue couronnera une relation qui a quelque 1 600 ans d'âge. Les rapports entre l'Église maronite et le Siège apostolique romain revêtent trois dimensions, qui recouvrent chacune une époque historique distincte, explique l'Abbé Boulos Naaman, ancien supérieur de l'ordre libanais maronite, l'un des grands spécialistes de l'histoire des maronites.
Une étape fondatrice
La première étape de ces rapports est fondatrice, mais seulement sur le plan dogmatique. Elle remonte au concile de Chalcédoine (451), qui se tient environ 30 ans après la mort de saint Maron. Ce concile se tint pour trancher une controverse apparue à l'époque sur la nature du Christ. Il soutint que le Christ avait deux natures, l'une humaine, l'autre divine, sans confusion ni division. Une définition paradoxale dont Jacques Maritain disait, dans Le Paysan de la Garonne, qu'elle est « in aenigmate » et encore « disproportionnée à la réalité qu'elle atteint, sans la circonscrire ni la comprendre ».
La définition, toujours valide, était difficile à comprendre et certaines Églises ne la reçurent pas. D'autres la combattirent. D'autres encore la défendirent. Ce fut le cas des maronites - on disait alors « les gens de Beit Maroun » l'anachorète - en vertu d'un accord dogmatique passé entre le pape Léon le Grand et les pères antiochiens de la région de Qorosh (aujourd'hui en Syrie) qui avaient assisté au concile et dont l'évêque, Théodoritos, est aussi l'unique chroniqueur de la vie de saint Maron.
Dès lors, et durant les deux siècles de tiraillements théologiques et politiques qui suivirent, les maronites forgèrent leur personnalité ecclésiale propre dans l'adhésion sans réserve au dogme de Chalcédoine, malgré des résidus dont leur liturgie sera ensuite épurée, au point que la fidélité à Rome devint leur « trait distinctif », leur « règle d'or ».
Ce sont ces liens ecclésiaux, assure l'abbé Naaman, qui empêchèrent les maronites de se figer dogmatiquement et leur permirent, au contraire, de s'ouvrir aux progrès théologiques ultérieurs, comme à l'évolution culturelle de la civilisation occidentale.
Avec l'avènement de l'islam et l'expansion arabe (634 à 640), les querelles dogmatiques et politiques perturbèrent les liens entre les maronites et Rome. Les tribus arabes chrétiennes, de croyance monophysite, accueillirent l'islam à bras ouverts et s'aidèrent des Perses contre le joug de l'Empire byzantin. Ce ne furent, des siècles durant, que des luttes pour le pouvoir et des querelles intestines. C'est de cette époque que commence la migration des maronites vers la montagne libanaise.
L'histoire les oublie et ne les cite plus qu'au Xe siècle lorsqu'un chroniqueur, al-Massoudi, évoque la destruction du grand couvent Saint-Maron, dont le pape Léon le Grand avait autorisé la construction, et quelque trois cents ermitages qui l'entouraient. Ces destructions sont l'œuvre conjointe des Bédouins arabes et de l'Empire byzantin.
Vers 956, il ne reste plus en Syrie que quelques groupes dispersés de maronites. Le gros de cette communauté se trouve désormais au Liban. Une étape historique finit, une autre commence, avec le début des croisades d'abord (1099), l'époque des Mamelouks, sans doute la plus noire de la vie des maronites, puis l'instauration de l'Empire ottoman (1516).
L'édification de la personne
C'est de cette époque que date la deuxième dimension des rapports entre le Saint-Siège et les maronites. L'abbé Naaman les définit comme étant ceux de l'édification de la personne.
Avec la multiplication des visites d'émissaires du Vatican aux maronites, en particulier celles de Jean Eliano et Hiéronimos Dandini, on assiste en effet à une extraordinaire renaissance scientifique et sociale. On date de cette époque l'établissement d'un véritable « pont » culturel entre l'Orient et l'Occident, que les maronites seront les seuls d'abord à franchir, passant ainsi du « Moyen Âge » à la modernité.
C'est à cette époque que remonte, en particulier, dans la montagne libanaise, le passage de l'âge des copistes à celui de l'imprimerie. En 1584, l'imprimerie du couvent Saint-Antoine à Kozhaya, dans la vallée sainte, commence à fonctionner. Les deux écoles de Aïn Warka (Liban) et d'Alep voient le jour. Elles essaiment dans chaque village et sous chaque chêne.
De 1584 date aussi la fondation du Collège maronite à Rome. En Italie, en France, en Espagne, pour dire érudit, on dit « savant comme un maronite ».
Il est incontestable que les maronites jouèrent, à cette époque, un rôle important de trait d'union entre l'Occident et l'Orient, assure l'abbé Naaman, car les échanges se faisaient dans les deux sens. Certes, certains jugèrent excessifs les emprunts latins de l'Église maronite, mais la rencontre des civilisations rendue possible par cette Eglise singulière sera déterminante. Dès cette époque, assure-t-il, non sans projeter le présent sur le passé, les maronites apprennent une leçon précieuse entre toutes : celle de faire librement leurs emprunts à la modernité occidentale. Toutes les fois qu'ils le firent, ils furent gagnants, dit-il. Et toutes les fois qu'ils acceptèrent que l'Occident fasse les choix pour eux, ils furent perdants.
L'édification du Liban-message
La troisième dimension des liens entre l'Église de Rome et le Saint-Siège est celle de l'édification du Liban-message, conclut l'abbé Naman. Cette dimension, nous la devons au génie ecclésial et humain de Jean-Paul II, qui aida les maronites, et à travers eux tous les Libanais, à se comprendre, à saisir leurs rapports sociaux et même leurs rapports politiques, si tumultueux, comme valeur de civilisation. Ce faisant, Jean-Paul II aidait les Libanais à s'ouvrir à leurs compatriotes, qu'ils affrontaient en un combat douteux où le crime côtoya de trop près l'autodéfense.
Jean-Paul II n'était pas le premier à attirer l'attention des maronites sur ce point. Avant lui, Jean XXIII avait aussi apporté sa contribution à cette prise de conscience, mais le grand pape devait cristalliser à la perfection cette idée, cet appel lancé à l'Église maronite de se voir comme la gardienne des valeurs du Liban comme « message de liberté et de pluralisme non seulement pour l'Orient, mais aussi pour l'Occident ». Et comme message de sainteté. C'est en effet à Jean-Paul II qu'on doit la canonisation de plusieurs grands saints maronites, dont la statue de saint Maron, enchâssée dans la basilique Saint-Pierre, est désormais le symbole par excellence.
Depuis, à la lumière de cet extraordinaire élan que lui a imprimé le synode sur le Liban, l'Église maronite a mieux vu son ancrage arabe et ses racines syriaques orientales. En direction du « message » dégagé par Jean-Paul II et auquel Benoît XVI reste visiblement fidèle, une « nouvelle évangélisation » reste à faire. Comme le dit si bien un pasteur pentecôtiste, David Duplessis : « Dieu n'a pas de petits-fils. » La foi n'est pas un « héritage », mais une appropriation. L'effort de fidélité au Christ doit être repris à son compte par chaque génération.


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