Un homme pris dans la toile de son univers éclaté...
Elle (Sawsan Boukhaled), ployant sous une montagne de balluchons, de seaux, de quincaillerie diverse - figures symboliques de ces fardeaux que chaque être traîne avec soi ? - s'avance vers une sorte de lavoir.
Là, elle se déleste progressivement de ses ballots, se dévêt de ses multiples couches de jupons colorés et se met à les frotter, laver, essorer et suspendre. Un paquet de linge sale accumulé dans sa tête, dans sa vie et dont elle tente de se libérer ?
Brusquement, une voix d'homme se fait entendre. « Ma mère est morte aujourd'hui », annonce-t-il d'une voix hachée.
On a d'abord peine à le distinguer (le comédien suédois Ove Wolf, vu dans Dogville de Lars Van Triers), caché derrière un enchevêtrement de fils retenant, en suspens dans les airs, des éléments de mobilier ordinaires : télévision, chaise, caisson, valise... Dans cette insolite toile d'araignée - qui peut aussi évoquer un univers en pleine explosion -, cet homme, en apparence immobile, se débat. Dans sa tête. Avec ses traumatismes de guerre, ses manques affectifs, ses désirs inassouvis... Toutes ces entraves dont lui aussi voudrait se débarrasser.
Ces deux êtres perdus, chacun dans son monde, vont entamer une étrange conversation -à base d'extraits de textes de différents auteurs, aussi bien Saint-Exupéry que Stig Dagerman, Agota Kristof ou Georg Buchner- sans jamais se croiser, se regarder, réellement dialoguer. Drame éternel de l'incommunicabilité !
Entre les deux, un dispositif de planches-passerelles reliées à un fil fait basculer l'univers de l'un quand l'autre tire de son côté.
Dans cette performance intitulée Vessels (récipients), Sawsan Boukhaled appose le principe des vases communicants aux relations humaines. Ce principe chimique - qui voudrait qu'un fluide homogène contenu dans un ensemble de récipients, reliés entre eux, s'équilibre à niveau égal - peut-il s'appliquer aux rapports humains ?
Magnifique installation
« Qu'en est-il des vases communicants entre nous humains ? Sur quel équilibre repose notre monde ? Vivons-nous sur un niveau égal, indépendamment de notre forme, notre couleur, notre langue, notre nationalité, nos désirs, nos peurs, nos attentes ? Ce que l'un gagne, l'autre ne le perd-il pas ? L'homme n'est-il pas condamné à l'isolement, l'incommunicabilité, l'inharmonie ? »
Autant de questions que pose Sawsan Boukhaled dans cette création née d'une résidence en 2010 au Angereds Theater de Göteborg, en Suède.
Entre impressionnisme, surréalisme et absurde, Sawsan Boukhaled privilégie, comme toujours, les tableaux visuels, la gestuelle et une expression corporelle maîtrisée dans ses moindres détails.
Et puis il y a cette magnifique installation, exécutée notamment sous la férule de Samir Khaddage, d'une présence fascinante. Tout comme la qualité et l'harmonie du travail scénographique de Hussein Baydoun, d'éclairage signé Charlie Astrom et de composition de la bande son de Joachim Nordwall qui contribuent à créer une atmosphère poétiquement désespérée et tendue comme un fil au-dessus d'un gouffre.
Cette création, d'un peu moins d'une heure, sans trame narrative, s'aborde par le ressenti. Le spectateur peut ne pas capter en profondeur le propos de Sawsan Boukhaled, il n'en sera pas moins frappé par sa vision sombre, totalement désenchantée de la condition humaine. Et par son éloquence à l'exprimer sans recourir au langage. Encore moins au verbiage. Signe du vrai talent !
*Rue de l'Université Saint-Joseph. Du jeudi 17 au dimanche 20 février, à 20h30. Réservations au 01/202422.


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