R- C'est vrai qu'il y a une tendance fâcheuse chez certains à présenter la scène politique libanaise comme un combat entre les gentils et les méchants. C'est réducteur et cela vise à instrumentaliser les chrétiens libanais et plus spécialement la bourgeoisie francophone. J'invite les lecteurs à remettre en question cette vision du monde en noir et blanc adoptée par les néoconservateurs de l'ère de Bush Junior, qui n'a amené que des catastrophes aux peuples de notre région ainsi d'ailleurs qu'aux États-Unis eux-mêmes.
Les méchants sont-ils ceux qui ne s'habillent pas comme nous ? Qui ne prient pas comme nous ? Ceux qui ont une barbe par opposition à ceux qui portent la cravate ? Sont-ils les alliés d'un pays où le port de la croix est interdit ? Sont-ils ceux qui travaillent à l'implantation des Palestiniens ? Ceux qui sont prêts à fermer la porte à la participation des chrétiens au pouvoir ? Ceux qui ont mis en place un modèle économique qui pousse à l'émigration la plupart de nos jeunes (un million pour des raisons économiques entre 1994 et 2004) ? Sont-ils ceux qui ont pillé les caisses de l'État ?
Je voudrais aussi rappeler que ce qui détermine l'attitude des nations, ce sont leurs intérêts, non les principes ou l'idéologie. On le voit d'ailleurs en Égypte. La seule exception est la défense d'Israël qui s'impose comme une constante incontournable pour les États-Unis et l'Europe, à côté de l'autre grand impératif stratégique : le sous-sol énergétique et ses routes d'acheminement. Donc point de gentils ou de méchants, mais un échiquier politique sur lequel se meuvent des forces colossales qui peuvent à tout instant balayer des petits peuples comme le nôtre ou sacrifier une de ses composantes encore plus lilliputienne. D'où la nécessité de bien lire la carte et de refuser notre instrumentalisation par l'Occident trop enclin à nous sacrifier comme par le passé (1976, 83 et 90) à l'autel de la realpolitik.
Michel Aoun a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Pourquoi adopte-t-il parallèlement la revendication du Hezbollah d'en finir avec le TSL ?
Alors qu'en apparence le TSL recherche la vérité, en réalité il représente une arme pointée, par les États-Unis, tantôt vers la Syrie et tantôt vers le Hezbollah. Ces tentatives de désarmer le Hezbollah par la force durent depuis 5 ans et se sont illustrées par des attaques virulentes de l'Occident soutenu par certaines parties libanaises. Elles sont hautement déstabilisantes et auraient pu, sans la signature du document d'entente entre le CPL et le Hezbollah, dégénérer en un scénario à l'irakienne. Par ailleurs, nous considérons les armes de la résistance comme une garantie tant que les Palestiniens ne sont pas retournés chez eux et elles assurent une dissuasion relative face à Israël. Enfin, elles s'inscrivent dans un système de défense globale par leur collaboration avec l'armée libanaise. Nous aurions aimé que les ministres des Forces libanaises soutiennent nos demandes d'augmenter le budget de l'armée au lieu d'adopter un discours populiste dans les médias, alors que lorsque ça compte, ils sont calqués sur le Courant du futur comme sur le vote des droits des réfugiés palestiniens.
Pourquoi Michel Aoun tient-il toujours les propos les plus radicaux, laissant ses alliés (Hezbollah, Amal et même Sleimane Frangié) faire les compromis ? Au sujet du gouvernement par exemple, Hassan Nasrallah accepte un gouvernement selon la formule « ni vainqueur ni vaincu »...
Les alliés du général Aoun tentent de faire des compromis mais finissent toujours pas retourner chez lui. Rappelez-vous la crise qui a précédé la formation du gouvernement en 2009. Michel Aoun a eu gain de cause. Étant moins lié que ses alliés au système en place depuis 20 ans, il a les coudées plus franches pour bousculer les équilibres qui lient, en sous-main ou par le biais de l'extérieur, les protagonistes locaux et briser les tabous. Quant à la corruption, nous gagnerions à être tous extrémistes en ce qui la concerne.
Le chef du CPL est dit-on en conflit avec le président Michel Sleiman au sujet de la formation du gouvernement. Ne risque-t-il pas ainsi de devenir le symbole de la division des chrétiens ?
Ceux qui divisent les chrétiens sont ceux qui refusent de s'aligner sur celui qui les représente. Or, en démocratie, c'est celui qui a obtenu le plus de voix chrétiennes. En 2005, c'était le général Aoun avec 75 % des voix et en 2009 c'était toujours lui avec 52 % des voix chrétiennes. Vous avez raison de le souligner, unis, les chrétiens seraient plus forts. Il faut essayer de faire entendre raison aux autres parties chrétiennes.
Où en est le CPL puisque c'est le général qui choisit lui-même les représentants de son mouvement ? Y a-t-il des concertations préalables ou est-ce une décision unilatérale ?
Nous avons des réunions hebdomadaires avec le général et les concertations sont permanentes. Cela dit, le CPL est un parti qui est toujours en phase de fondation. Sa structure est pyramidale et en fin de compte, c'est son président qui décide. Jusqu'à ce jour, pour ce qui est de la qualité des ministres ou des candidats au Parlement qu'il a choisis, nous n'avons pas eu à nous en plaindre.
L'alliance entre le CPL et le Hezbollah est stratégique, dites-vous. En quoi est-elle plus favorable aux chrétiens que celle des Forces libanaises et des Kataëbs avec le Courant du futur ?
Si, comme le dit Napoléon, la politique est le fruit de la géographie, force est de constater que comme nous, ils ont le dos à la mer. Sans l'entité libanaise et donc la réhabilitation de l'État dans toutes ses structures, ils demeurent potentiellement pris entre le marteau israélien et l'enclume des salafistes. Quant aux fruits immédiats de cette alliance, stratégique en effet, elle s'est concrétisée en 2008 par le retour des chrétiens à la gestion du pays tant par le biais de la loi électorale qui nous a accordé 47 députés au lieu de 22 en 2005 que du nombre et de la qualité des portefeuilles ministériels attribués aux partis chrétiens toutes tendances confondues, 12 au lieu de 3 en 2005.


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