Certains analystes politiques libanais se sont empressés de voir dans toutes ces reculades de M. Joumblatt, la poursuite par touches successives d'un retournement que les craintes de réticences et d'« une vague d'isolationnisme » druzes eussent empêché d'opérer d'un seul bond. À la vérité, ce ne sont là que des supputations que rien ne permet d'étayer. D'abord la discipline légendaire des druzes, et l'alignement total sur les positions de Joumblatt du cheikh Akl de la communauté, cheikh Naïm Hassan, dont il vient de donner la preuve. La communauté donc sait taire ses états d'âme les plus légitimes quand elle estime que ses intérêts supérieurs sont en jeu. Et puis surtout, Walid Joumblatt continue de défendre avec la même ardeur Taëf, la convention d'armistice de 1949 et la réconciliation de la Montagne. Il y a, dans son attitude, et jusqu'à nouvel ordre, étant donné la versatilité de sa nature, une ambivalence que les vrais familiers des mœurs orientales mettent sur le compte d'une pratique ancestrale, autorisée par certaines communautés minoritaires et dissidentes de l'islam lorsqu'il y a risque pour la vie : la « dissimulation ».
De quoi s'agit-il ?
Oublions l'hypocrisie orientale que Gustave Thibon appelle plaisamment la pudeur orientale, toute en « discrétion, finesse, tact, instinct du jeu, prudence et souplesse... », par opposition à la notion occidentale de « sincérité », véritable « culte du oui et du non et de la précision absolue (qui) s'adapte à la réalité psychologique comme des pattes d'ours sur un métier à broder » (Le Pain de chaque jour, p. 142). Tout bien considéré, l'attitude de Joumblatt obéit au principe du grand écart. Renouant avec la bonne vieille habitude du double jeu, il donnera l'impression d'avoir un pied dans chaque camp, de passer d'un camp à l'autre sans changer de bord. Il continuera de réclamer toute la vérité sur l'assassinat de Rafic Hariri sauf à fermer les yeux sur le châtiment des coupables ; il tournera le dos à la majorité, avec armes et bagages, sauf à saborder la « Rencontre démocratique » dispensée de se plier à la discipline du parti ; à ses nouveaux amis il fera croire qu'il ne les a jamais quittés, à ses anciens amis, qu'il leur abandonne une partie de son cœur : « Joumblatt choisira à son corps défendant l'autre option, mais il est resté de cœur avec nous », soutenait la semaine dernière avec une bonne foi touchante le secrétaire général du Courant du futur Antoine Andraos, etc. C'est cela la dissimulation, cette gymnastique cérébrale, à mi-chemin entre l'hypocrisie et la restriction mentale. Contre la vie sauve, le dissimulateur est prêt à toutes les contorsions. Non content de ne pas laisser voir ce qu'il est, il veut encore paraître, nous dit Gustave Thibon, ce qu'il n'est pas. Mais quand la dissimulation n'est plus un rôle, quand elle vous tient lieu de seconde nature, il est impossible de discerner l'apparent du réel, le vrai du factice. Le masque n'est plus sur le visage, il entre dans le visage. Le dissimulateur ne joue plus la comédie, il devient comédie. On ne devine plus ce qu'il y a sous le masque, car il n'y a plus de dessous au masque (L'Échelle de Jacob, p. 100).
Bien malin, dans ces conditions, qui pourrait sonder le cœur et nous révéler le fond de la pensée d'un Walid Joumblatt. Comment savoir si sa position actuelle s'apparente à un revirement,
et d'ailleurs par rapport à quoi ? Le problème avec le dissimulateur, c'est qu'il n'est pas aisé de savoir ce qu'il est pour en inférer ce qu'il n'est pas, et inversement. Il est fort capable d'alterner volte-face, révolution complète ou dissimulation, selon ses intérêts. Joumblatt agit visiblement sous la seule devise : « Druze d'abord ». Que les droits et les intérêts de sa propre communauté passent avant ceux des autres, qui peut le lui reprocher ? Le bon sens le commande. Charité bien ordonnée, dit-on, commence par soi-même. Ce que le dicton populaire arabe traduit à peu près par ces termes : je tiens trop à mon poignet pour lui préférer mon bracelet.
Pour autant, celui qui feint de redécouvrir le purisme progressiste et révolutionnaire et qui, sur tous les tons, décline les louanges du laïcisme et de l'anticonfessionnalisme est malvenu de fustiger le slogan « Liban d'abord » pour s'arc-bouter sur la préférence druze. C'est d'abord une question de cohérence. Mais surtout, l'amour de soi n'exclut pas l'amour des autres. De la plus petite communauté où il se déploie : la famille, jusqu'à la communauté universelle où il s'achève, l'individu est inséré dans un réseau de communautés médiatrices : le village, le bourg, la commune, la ville, la région, la province, la communauté religieuse (en ses incarnations temporelles), la patrie, etc. Si la communauté druze est un ensemble multiséculaire, constitué et stable, la maison Liban, elle, encore que trop jeune et pas assez vigoureuse, est un tout harmonieux supérieur, selon la hiérarchie des communautés, recelant plus de perfection, et donc plus d'être que ses parties. Une partie se révolte contre le tout, et voilà la mosaïque qui craquelle aux jointures.


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