Certains milieux croient pouvoir affirmer, d'ores et déjà, qu'aucun cabinet ne verrait le jour avant le 14 février, date anniversaire de l'assassinat de Rafic Hariri. En effet, le Premier ministre désigné préférerait temporiser jusque-là afin de saisir le pouls de la rue, en particulier sunnite.
Car il sait qu'il a besoin, avant toute chose, de renouer un tant soit peu avec cette rue pour être en mesure d'offrir une certaine crédibilité. Des considérations pratiques l'y contraignent et notamment la nécessité de nommer deux ministres sunnites beyrouthins au sein de son équipe. Or en l'état actuel des choses, les ministrables sunnites de la capitale peuvent se dérober à l'appel, à moins qu'on ne les choisisse parmi les moins « fréquentables ». Et M. Mikati se bat dans tous les sens ces jours-ci pour que tous ses ministres, qu'ils soient du 8, du 14, du centre ou d'ailleurs, soient précisément « fréquentables ».
De plus, le Premier ministre désigné semble toujours déterminé à entraîner le 14 Mars dans l'aventure. Très visiblement, il compte sur les chrétiens de l'alliance pour tenter d'influer favorablement sur la décision que prendra à cet égard Saad Hariri. Et ce dernier, justement, fait durer le plaisir (ou la torture, c'est selon...) : le bloc du Futur a bien dit hier qu'il attendait des réponses claires de la part de M. Mikati aux questions qu'il lui avait posées, mais il n'a à aucun moment évoqué de façon explicite ne serait-ce que la possibilité d'une entrée au cabinet.
De son côté, le chef des FL, Samir Geagea, qui a rencontré lundi soir M. Mikati à la suite de l'ancien président Amine Gemayel, a clairement laissé entendre hier qu'aux yeux du 14 Mars, les promesses de « modération » faites par le nouveau président du Conseil n'avaient pas encore atteint le stade des certitudes.
Pour Nagib Mikati, il s'agit donc de récupérer la rue sunnite, de neutraliser autant que faire se peut l'hostilité haririenne, mais aussi de calmer les ardeurs du 8 Mars, et singulièrement de son bouillonnant porte-parole ad hoc, le général Michel Aoun. Ce dernier a franchi une nouvelle fois hier les limites de son jusqu'au-boutisme en proclamant un « niet » définitif au TSL, en promettant une authentique chasse aux sorcières et en refusant catégoriquement au 14 Mars ce que lui-même avait tenu à lui arracher il y a plus de deux ans, à la pointe des armes du Hezbollah, à savoir le tiers de blocage.
Mais à côté de la nouvelle escalade aounienne, le Premier ministre a aussi à se préoccuper de la foire d'empoigne qui commence au sein même du 8 Mars autour de la distribution des maroquins. Cela sans compter que le chef de l'État n'a pas encore dit son dernier mot à ce sujet.
Entre-temps, des diplomates occidentaux s'emploient à aider le Premier ministre désigné à se maintenir, en quelque sorte, dans sa position centriste. On apprend ainsi, de source informée, qu'il a été dit à M. Mikati qu'il serait en mesure, au pire, de satisfaire deux des trois conditions posées par le Hezbollah au sujet du TSL : le retrait des magistrats libanais et la suspension de la contribution financière de Beyrouth. Dans les deux cas, les conséquences seraient, en effet, d'ordre mineur et une parade est possible. En revanche, pour ce qui est de la troisième condition, la dénonciation du protocole conclu entre le Liban et l'ONU, il a été clairement signifié à M. Mikati que le cas échéant, il s'agirait d'un casus belli entre la République libanaise et la communauté internationale.
Le Hezbollah accepterait-il un tel « compromis » ? Rien n'est moins sûr. Ce qui est certain, c'est que Nagib Mikati a encore des journées difficiles devant lui.

