Les manifestants brandissant les drapeaux du Courant du futur sur la place Nour. Naïm Assafiri/Reuters
À entendre la musique qui sortait des vans, alternant avec les prises de position rapportées par les porte-voix installés pour l'occasion, on n'aurait pas pensé qu'un incident viendrait perturber ce rassemblement qui se voulait, à l'origine, ferme sur les principes mais surtout symbolique.
Noyée dans un flot de drapeaux bleus, la foule écoutait d'une oreille plutôt distraite les discours et prises de position que répercutaient les haut-parleurs.
« Nous n'accepterons pas que l'on porte atteinte à Saad Hariri. Nous n'accepterons pas que l'on assassine Rafic Hariri une seconde fois », lançaient les orateurs sélectionnés pour l'occasion. Une dizaine de pancartes dénonçaient l'initiative de l'opposition, plus particulièrement du Hezbollah, visant à parachuter un Premier ministre non représentatif de la rue tripolitaine. « Le projet iranien ne passera pas à Tripoli », pouvait-on lire sur les pancartes.
Sur le bord d'un immeuble en plein centre, quelques jeunes achevaient de déchirer un immense portrait de Nagib Mikati avant de le brûler. Partout, des portraits géants de Saad Hariri ont été élevés, souvent signés d'une phrase affective, ou d'une prise de position réclamant « le droit dont il a été usurpé ». Les manifestants répétaient jusqu'à s'égosiller : « Mikati dehors. » Pour eux, il n'était pas question de se soumettre aux desiderata du parti chiite venu empiéter sur un territoire que les sunnites considèrent comme étant le leur.
« Nous n'acceptons pas qu'ils (les chiites) s'immiscent dans la désignation du Premier ministre », affirme Nawwaf, 17 ans. Pour Fadia, originaire de Denniyé, la trahison est d'autant plus grande que Nagib Mikati a été élu avec des voix haririennes. « Nous l'avons élu au nom d'une cause. Il a trahi nos voix. Les électeurs lui demanderont des comptes à la prochaine échéance. »
« Nous ne sommes pas contre lui, mais seulement contre la manière dont il a été nommé », lance Imad, la quarantaine. « On ne peut plus les considérer comme des frères, mais comme des ennemis », ajoute-t-il à l'adresse de la communauté chiite. Et de souligner que si les protestataires sont venus nombreux aujourd'hui, c'est sur la demande des leaders du Courant du futur. « Mais, par la suite, c'est le peuple qui en décidera ainsi que les habitants de Tripoli », dit-il sur un ton qui se veut menaçant.
La réaction la plus puissante viendra toutefois de Rawaa, une jeune femme de 35 ans, dont la voix tremblait de rage à l'idée de voir les sunnites « dépouillés de leurs dernières prérogatives ».
« Il a mis la main sur le port, sur l'aéroport. Il a étendu son hégémonie sur l'ensemble du pays. Il veut maintenant nous arracher la présidence du gouvernement. Il a dédaigné et humilié la communauté sunnite en imposant Mikati », dit-elle en parlant du secrétaire général du Hezbollah. Pourtant, affirme Rawaa, Mikati aurait beaucoup gagné en termes de soutien populaire s'il avait renoncé dignement à l'offre. « Nous n'aurions pas hésité à le désigner nous-mêmes », certifie la jeune femme.
Un peu plus loin, près des vendeurs de galettes et de café, se faufile un homme portant un masque hideux et brandissant une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Le diable c'est Hassan Nasrallah. » À ses côtés, Riad se dépêche de commenter, avant même d'être interrogé : « Voilà l'image que nous avons de lui en ce moment. Avant, les sunnites de Tripoli soutenaient la résistance qu'il incarnait. Ce n'est plus le cas, il nous a poignardés dans le dos », dit-il.
Ironie de l'histoire, c'est Omar Karamé, jadis un adversaire acharné, qui devenait tout d'un coup le leader le plus admiré : « Karamé incarne la dignité même, parce qu'il a eu le courage et la sagesse de renoncer à la proposition de Nasrallah », poursuit Riad.
Pour Khaled, la « manœuvre » du Hezbollah ne peut s'expliquer que par son impuissance à faire face au Tribunal spécial pour le Liban. « Moi je pense que Nasrallah s'en est pris à Saad Hariri, parce qu'il n'a pas pu affronter le tribunal car c'est avec le tribunal qu'il a un problème, non avec Saad Hariri », assure-t-il.
Une heure et demie plus tard, la situation allait dégénérer lorsqu'un groupe de jeunes déchaînés ont attaqué un véhicule de transmission satellite appartenant à la chaîne al-Jazira, considérée comme sympathisante du Hezbollah. Une dizaine d'individus ont pris d'assaut le véhicule qu'ils on saccagé en l'espace de quelques minutes avant d'y mettre le feu. Les journalistes de la chaîne, qui se trouvaient sur le toit d'un immeuble à proximité, ont dû être évacués par la sortie de secours. Dans le même immeuble se trouvait le bureau du député Mohammad Safadi, qui a voté pour la candidature de Mikati. Il a également été la cible d'attaques : les meubles ont été brûlés et les employés terrorisés. Il a fallu attendre l'arrivée de renforts de l'armée et le discours de Saad Hariri appelant au calme, pour que les manifestants se résignent à se disperser.
Les députés de la ville, notamment Moustapha Allouche, ont tenté d'intervenir pour faire entendre raison aux jeunes qui se sont attaqués aux journalistes, mais en vain. Ce sont les tirs de l'armée en l'air qui ont finalement été les plus dissuasifs et les manifestants ont commencé à rebrousser chemin, deux heures plus tard. Le calme sera toutefois interrompu en soirée, après qu'une grenade eut été lancée dans le quartier de Baranieh. Des tirs ont également été entendus sur la place Nahr Abou Ali et dans le quartier Tebbaneh. Dans ce quartier problématique, des jeunes ont tiré en direction de Jabal Mohsen. L'armée a immédiatement riposté.
La journée tripolitaine s'est tout de même soldée par 5 blessés parmi les soldats de l'armée, attaqués à coups de pierres, et un civil blessé par une balle perdue.


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