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Liban - Éclairage

Ni contacts sérieux ni gouvernement, la scène libanaise est à découvert

En dépit de toute leur bonne volonté, les deux ministres turc et qatari des Affaires étrangères ont dû se rendre à l'évidence : la crise libanaise est appelée à durer et les clés de la solution ne sont plus entre les mains des joueurs visibles. Des heures durant, Ahmed Davutoglu et cheikh Hamad ben Jassem al-Thani ont écouté avec patience les explications et les conditions des deux parties, tentant de dénouer un nœud avant qu'un autre apparaisse. C'est que la crise est comme les poupées russes, dès qu'on ouvre une, une autre apparaît et ainsi jusqu'à l'infini. Ou du moins jusqu'au règlement du grand bras de fer qui oppose les États-Unis à leurs adversaires dans la région. Car au-delà de tous les détails de la crise interne, le véritable enjeu est ailleurs : les États-Unis veulent maintenir le Liban sous leur houlette et en faire une pièce de leur tactique dans la région, en bénéficiant de l'appui d'une partie des Libanais ;
la Syrie et l'Iran veulent au contraire le placer dans l'optique opposée et en faire le fer de lance de la lutte contre Israël et les projets américains, et ils bénéficient aussi de l'appui d'une partie des Libanais. Il serait bon de rappeler à cet égard que lorsque les Américains et les Syriens ont conclu un accord tacite, le Liban a connu une longue période de calme qui s'est un peu traduite par l'équation suivante « le mélange de Hanoi et de Hong Kong » que l'ancien Premier ministre assassiné Rafic Hariri concrétisait à merveille. Certains disent d'ailleurs que c'est pour cela qu'il aurait été assassiné, la coexistence entre les deux projets n'étant plus de mise, puisque l'heure de la confrontation était arrivée. Pour le camp américain et avec lui occidental, il était temps d'en finir avec le Hezbollah devenu trop puissant et menaçant désormais l'équilibre de la région, et forcément les intérêts occidentaux. Pour le camp adverse, il s'agissait au contraire de préserver à tout prix le Hezbollah devenu une carte stratégique dans la lutte contre Israël mais aussi dans le bras de fer avec les Américains.
Aux yeux de l'opposition, le tableau est clair. Il ne s'agit plus d'une question de Tribunal spécial pour le Liban, ni de faire la vérité sur un crime odieux, mais bien d'une nouvelle étape du complot ourdi contre le concept de résistance contre Israël et contre la volonté américaine, par crainte que le virus ne s'étende à d'autres peuples et à d'autres pays. Pour conforter sa thèse, l'opposition avance tous les éléments et les indices rationnels et authentiques qu'elle a présentés pour discréditer le TSL et démontrer la politisation de l'acte d'accusation en voie de publication. Il y a eu ainsi les indices concrets et reconnus par les autorités israéliennes sur leur surveillance de Rafic Hariri, sur leur présence sur les lieux le jour de l'assassinat et sur leur capacité technologique à mener de tels assassinats. Il y a eu aussi les révélations sur le comportement des enquêteurs, le dossier des faux témoins et les derniers enregistrements diffusés par la chaîne NTV. L'opposition est arrivée à la conclusion que même si elle donnait la preuve irréfutable de la culpabilité de telle ou telle autre partie, le TSL n'en tiendrait pas compte, parce que le complot est en marche et nul ne doit l'arrêter.
C'est ainsi que l'opposition estime désormais qu'il n'y a plus d'autre choix que la confrontation avec le projet adverse. Elle a donné suffisamment de temps et d'éléments aux parties internes pour qu'elles comprennent la réalité de l'enjeu et qu'elles privilégient l'entente interne à toute autre considération, mais cela n'a servi à rien, sinon à retarder l'échéance inéluctable. Saad Hariri a bien tenté de transmettre via les deux ministres des AE une déclaration d'intentions favorables, mais elle a été jugée non seulement insuffisante par l'opposition, mais aussi tardive. Sayyed Nasrallah n'a cessé de répéter dans tous ses discours que l'avant-acte d'accusation est différent de l'après-acte d'accusation. Désormais, il n'y a plus de place à une négociation à la libanaise, voire à l'arabe, qui se termine par des tapes dans le dos alors que le conflit n'est pas réglé. Des sources de l'opposition révèlent aussi que le Premier ministre démissionnaire aurait même demandé au Premier ministre turc au cours de leur dernière rencontre d'essayer de lui obtenir un rendez-vous avec le président syrien, mais ce dernier aurait refusé l'offre. Non pas que les autorités syriennes auraient décidé de ne plus traiter avec Hariri. Elles sont suffisamment pragmatiques pour savoir tourner les pages au moment voulu. Mais cette fois, elles estiment que le timing n'est pas propice à une telle rencontre, surtout après la déclaration du ministre saoudien des AE sur la « fin du Liban de la coexistence », qui rappelle celle qu'il avait prononcée lors de la chute du gouvernement et sa fameuse déclaration au début de la guerre de juillet 2006, lorsqu'il avait accusé le Hezbollah « de faire de l'aventurisme », provoquant ainsi une longue période de rupture entre les régimes syrien et saoudien. Cette nouvelle déclaration, qui a fermé la voie à la médiation des deux ministres turc et qatari des AE, a montré aux yeux des Syriens qu'il existe plusieurs camps en Arabie saoudite et qu'en l'absence du roi c'est celui hostile à la Syrie, et proche des Américains, qui tient les rênes du pouvoir et multiplie les conseils à Saad Hariri, lequel d'ailleurs n'a pas jugé bon de présenter des excuses au régime syrien après les enregistrements authentifiés diffusés par la NTV, alors qu'il avait lui-même affirmé dans un entretien au quotidien al-Chark al-Awsat que la Syrie n'avait rien à voir avec l'assassinat de son père.
Mais il s'agissait d'un autre temps, d'une autre époque, celle où l'on croyait encore à la possibilité d'un règlement à l'amiable de la crise dite de l'acte d'accusation. L'illusion a duré plusieurs mois, avant de se dissiper, suite aux interventions américaines claires, notamment à travers les coups de fil de responsables américains, les déplacements de l'ambassadrice des États-Unis et les déclarations américaines des dernières semaines.
Et maintenant ? La confrontation, sauf imprévu, doit aller jusqu'au bout. Chacun des deux camps veut tester la capacité de l'autre. Soit l'un remporte la manche (pas la guerre, car cela c'est une affaire de longue haleine), soit le choc est si fort que les parrains régionaux et internationaux estimeront qu'il est temps de mettre un terme à l'affrontement et on commencera à reparler du bon vieux compromis sous le titre « syriens-saoudiens ». À moins que le projet final des États-Unis et de leurs alliés dans la région ne consiste dans un retour à la partition des pays en États religieux et confessionnels. Ce qui soulèvera probablement une opposition acharnée de la part de toutes les forces hostiles à ce projet.
En attendant, ni gouvernement ni contacts sérieux, la scène libanaise est à découvert. Si, a priori, les plans de l'opposition ne prévoient aucun usage des armes et aucune violence sécuritaire, ses partisans ne sont pas les seuls sur le terrain... De toute façon, le secrétaire général du Hezbollah devrait prononcer mardi un discours pour exprimer sa vision de la situation et les étapes à venir.
En dépit de toute leur bonne volonté, les deux ministres turc et qatari des Affaires étrangères ont dû se rendre à l'évidence : la crise libanaise est appelée à durer et les clés de la solution ne sont plus entre les mains des joueurs visibles. Des heures durant, Ahmed Davutoglu et cheikh Hamad ben Jassem al-Thani ont écouté avec patience les explications et les conditions des deux parties, tentant de dénouer un nœud avant qu'un autre apparaisse. C'est que la crise est comme les poupées russes, dès qu'on ouvre une, une autre apparaît et ainsi jusqu'à l'infini. Ou du moins jusqu'au règlement du grand bras de fer qui oppose les États-Unis à leurs adversaires dans la région. Car au-delà de tous les détails de la crise interne, le véritable enjeu est ailleurs : les États-Unis veulent maintenir le Liban sous leur...
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