« À vol d’oiseau », huile sur toile, 2010 (120x120 cm). (DR)
Dans «Mémoires», il y a évidemment la notion de temps. Mais c'est un temps diffus, «intemporel », qui dilue son ambiguïté dans les toiles d'Emilio Trad. Un temps difficile à déterminer, dans ces paysages de villes aux architectures anciennes mais qui dégagent un je-ne-sais-quoi d'absolument contemporain.
Un temps comme arrêté, figé, à l'instar des personnages qui évoluent, ou plutôt qui posent, de scène en scène, dans les toiles du peintre. Un temps passé évoqué par la palette de tons terre, gris, bistres, rehaussés de touches de vert, d'un soupçon de rouge, de jaune ou d'orange... Le tout «déposé finement par un pinceau virevoltant jusqu'à ce que les limites des formes, comme la surface des tons, vibrent et chantent... », comme l'écrit Françoise Monnin dans un livre, récemment paru aux éditions Snoeck, qui lui est consacré.
Ce temps des souvenirs - auquel semble s'adonner ce peintre né en 1953, à Buenos Aires, et qui a parcouru l'Europe, de musée en musée, pour peaufiner sa culture artistique avant de choisir de s'installer à Paris -, Emilio Trad le charge d'une dimension onirique. Il y a comme une impression flottante de rêve, d'irréalité puisée néanmoins dans le réel, dans les panoramas que peint l'artiste. Des peintures dans la tradition du classique, mais où un sens parfois singulier de la perspective, une insertion nouvelle de papier journal sur le canevas de la toile donnent une contemporanéité théâtrale.
Le sens de la scène - au double sens du terme ! - est d'ailleurs omniprésent dans le travail de cet artiste qui entoure ses personnages, aux attitudes et expressions aussi frontales qu'énigmatiques, d'animaux et d'objets à la présence souvent déroutante. Cela donne des compositions au décorum étrange et fascinant. Des arrêts sur image où l'horloge marque de son angoissante présence le sceau imperturbable du temps. Souvent brandie par le personnage adulte de la toile avec déférence ou défi, elle fait partie des forts symboles archétypaux qui reviennent de manière récurrente dans les œuvres d'Emilio Trad.
À l'instar de ces baigneurs aux membres amputés, ces perroquets, caricatures ailées de l'homme et de son langage, ou encore ces as de pique... Autant de symboliques des aléas du destin, de la menace du temps. Autant de clés d'interprétation d'une certaine vision de la vie.
Et parmi les tableaux de cet artiste au pinceau d'une éminente sensibilité, qui prête aussi à méditation, celui où l'on voit une espèce de bison butant devant un mur en briques rouges, qui semble jailli de nulle part, non loin d'un panneau signalétique de sens interdit. Pas vraiment surréaliste, ni réelle non plus, cette composition, réalisée sur fond de papier journal, semble concentrer toute la menace d'un des titres de cette une du New York Times, qui transparaît sous les camaïeux de gris formant un ciel brumeux : « Nuclear Anxiety » !
* Rue Achrafieh, imm. Karam, 1er étage. Horaire d'ouverture : du lundi au samedi de 10h00 à 19h00. Tél. : 03/210424.


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