Cela pour relever combien mal placée est l'émotion soulevée par la publication des documents du département d'État. Kevin Rudd, ministre australien des Affaires étrangères, n'a pas tort de relever que s'il existe une partie à blâmer, c'est bien l'Amérique, plus spécifiquement son système de sécurité - l'auteur de la critique, soit dit en passant, a d'autant plus de mérite de faire montre d'une certaine mesure qu'il est lui-même qualifié, dans un message très peu diplomatique à la maison-mère, de « phénomène contrôlé » (controlled freak) ...
Le « top secret », parlons-en ! Les nouveaux rapports ainsi estampillés étaient au nombre de 105 163 en 1996 ; franchissant le seuil des 183 000 l'an dernier. Dans le même temps, les communications puisées à cette source atteignaient, toujours en 1996, le chiffre de 5 685 462, passant, treize ans plus tard, à 54 651 765, auxquelles avaient accès 630 000 personnes. Mike Huckabee, hier étoile filante républicaine quand il faisait acte de candidature aux primaires de son parti, voudrait installer Julian Assange sur une chaise électrique alors que d'autres apprentis Fouquier-Tinville mènent campagne pour envoyer l'homme à Guantanamo suivre une cure de fausse noyade.
Plus sérieusement, il conviendrait que tout ce beau monde rejoigne l'enfant du conte d'Andersen pour constater que, oui, « le roi est nu ». La diplomatie, vient-on nous confirmer via WikiLeaks, est affaire d'espionnage, d'analyse autant que de commérages de concierge . Les dépêches adressées à un ministère des Affaires étrangères constituent autant d'éclairages permettant à un État de définir la ligne de conduite à suivre. Confusément, nous le percevions sans trop y croire peut-être, préférant imaginer des messes ultrasecrètes, spiritisme à l'appui. Nous avons désormais la confirmation qu'il n'existe point de mystère dans la confection de ces plats, grâce à ce drôle de croisé venu des antipodes, adepte de la transparence, aujourd'hui poursuivi pour viol - l'hypocrisie érigée en gouvernance du monde n'a pas trouvé mieux...
On peut regretter que le mécanisme ayant mené aux révélations sur les petits et grands secrets de la planète n'ait fonctionné que dans un seul sens. Ainsi, nous savons ce que les États-Unis pensent des dirigeants du monde, mais nous ignorons, à tout le moins pour l'instant, ce que ceux-ci pensent du Big Brother. Consolons-nous en découvrant, grâce au porte-parole de la Maison-Blanche, comment Barack Obama a eu la lèvre fendue (en jouant au basket, en famille et non pas en NBA) et combien de points de suture (très exactement douze) il a reçus. Hier, nous apprenions qu'il laissait traîner ses chaussettes sales et qu'il avait, le matin, une haleine fétide. À l'époque, le traître était une traîtresse : la First Lady Michelle Obama. Mais des confidences moins savoureuses, plus éclairantes, on en réclame. Et aussi des jugements, cette fois par les intéressés-victimes, sur par exemple les prouesses de l'ambassadeur yankee à Bagdad, la manière dont les millions de dollars sont acheminés par sacs entiers à Kaboul, les aveux des honorables correspondants de la Central Intelligence Agency auprès des Azéris et des Baloutches d'Iran arrêtés par les lointains héritiers de la Savak.
Par le passé, certains hommes politiques avaient établi une sorte de code dans leurs rapports avec les médias. Il y avait ainsi les confidences que l'on pouvait citer comme émanant de source sûre et celles qui étaient fournies en « off », susceptibles de susciter un démenti faisant office de confirmation. Le procédé était plutôt curieux, mais il présentait l'avantage indiscutable d'informer le grand public sans pour autant engager la responsabilité de l'auteur de la révélation. Les USA, eux, prospectent une nouvelle voie : Richard E. Hoagland, ambassadeur au Kazakhstan, est l'auteur d'une espèce de manuel du parfait rédacteur de télégrammes, comme on disait à l'ère qui succéda à celle du pigeon voyageur. Intitulé Ambassador's cable drafting tips, le livre prétend initier les « rapporteurs » (ceux qui rédigent des rapports) aux nouvelles techniques rédactionnelles. Le secret, leur glisse-t-il, consiste à réagir en journalistes. Est-ce à dire que ces derniers feraient de bons diplomates ? Plaisante perspective pour ceux que rebuterait la profession de Rouletabille. Il est permis d'espérer connaître la réponse un jour prochain, Par WikiLeaks, bien entendu.
La fuite au prochain numéro.

