Une diaspora active, si puissante en effet et qui nous regarde avec des yeux contrits, nous qui allons à reculons. Nous nous sommes mis au mode « rewind », alors qu'eux sont tellement « forward » que la distance est immense entre nous. Ils sont affligés pour nous, voudraient voir un essor, une percée, sont prêts a bâtir et rebâtir le pays, disent-ils, mais ne reviendront plus que pour visiter la famille, les amis restés en arrière, se réchauffer à ce soleil si libanais et jouir de cette nouvelle vague de nightlife, mater les belles de nuit, deux sujets qui nous valent aujourd'hui quelques titres dans la presse internationale, entre des actes de terreur ou de maltraitance domestique.
Quelle amertume/joie que d'autres continents en profitent et les élèvent au rang d'illustres, les couronnent de lauriers, leur offrent les honneurs qu'ils méritent ; d'ailleurs, nous envoyons nos jeunes « là-bas » en pensant qu'ils seront eux aussi sur ces piédestaux internationaux un jour.
Nous baignons désormais dans une médiocrité tellement nauséabonde qu'elle étend son ombre sur des personnes merveilleuses qui déploient tous leurs efforts ; sur des enseignants qui espèrent prodiguer le meilleur savoir à une génération qui s'en fout ; sur quelques compagnies et sociétés qui traitent encore correctement leurs employés ; sur de belles plumes acérées qui rendent compte de la réalité ; sur des médecins et soignants encore humains et à l'écoute des maux ; sur l'amour et l'amitié ; sur le professionnalisme et le savoir-vivre ; sur la loyauté de quelques-uns et le don de soi d'autres ; sur l'espoir .
Cette ombre couvre aussi de ses ailes menaçantes et cache ceux qui ont su rester honnêtes, intègres, entiers, aimants et aimables, polis et civilisés, altruistes et généreux, et il y en a beaucoup... Elle voile les cinéastes qui cadrent merveilleusement nos caractères uniques, qui foulent les tapis rouges, qui raflent des prix ; les artistes et artisans à la créativité raffinée et avant-gardiste ; les chanteurs, danseurs, acteurs au niveaux académique élevé. Elle masque les architectes du beau, les défenseurs de la nature, les gardiens des souvenirs et des traditions, les ambitieux et les fonceurs .
Ce qui apparaît en surface aujourd'hui, ce sont les magouilles, aussi bien dans les hôpitaux que dans les milieux politiques, c'est le manque de service correct aussi bien dans les établissements et endroits publics qu'avec les corps de métier les plus basiques, c'est le laxisme des employés parce que mal traités, abusés ou submergés et sous-payés, c'est la résignation des négligés, des laissés-pour-compte, c'est la tristesse face à une discrimination non seulement raciale, mais qui s'en prend aussi aux handicapés, aux gros, aux mal nantis. C'est la barbe de trois jours, les décolletés vulgaires, les torses bombés, l'arrogance des responsables et de leurs (nombreux) gardes du corps, la haine dans les rues, les rictus de laideur quand on discute politique de quelque bord que l'on soit, le mépris, la concurrence déloyale et le plagiat, l'artificiel et la poudre aux yeux, le ridicule de notre marche en arrière alors que même notre Grande Sœur sait mieux recevoir que nous, a arrêté de fumer et est devenue une destination touristique très prisée. C'est aussi le râle permanent, les railleries aussi.
Plus graves sont les discordes et guerres intestines entres frères, parents, maris et femmes, patrons et employés, pour des héritages , des bouts de terrain ou quelques liasses de billets ; pour de l'insatisfaction permanente, de l'abus de pouvoir, du dénigrement, du nombrilisme pointu. Des familles explosées, une société désolante, qui fait semblant dans un désordre tonitruant et rutilant.
Je fais partie de la génération de la guerre, ceux-là qui ont autour de 50 ans aujourd'hui, qui ont attendu, entassés dans les abris, fait la révolution, résisté, payé, éduqué leurs enfants dans les meilleures conditions possibles, qui regardent avec envie des événements où des Libanais éloquents proclament leur amour et leur passion pour le Liban. Et qui n'ont plus confiance en rien ni en personne.
Je saigne, et dans mon cœur et dans mes entrailles, et pourtant en même temps je voudrais pouvoir penser comme mon père, que tout n'est pas fini, que ce n'est pas trop tard... que la vague déferlante ne noiera pas le pays et que la montagne est belle. Alors je souris, je bosse et je fais semblant.
P.-S.: au fait, pour ceux qui le désirent, je suis aujourd'hui une « divorce party-planner », avec cracheurs de feu et pièce montée rouge et noire, « zaffé » martiale, bande musicale gothique et haches de guerre en cadeaux de retour... Il faut bien vivre .


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