Nous autres Libanais, et par extension tous les Arabes de toutes confessions, avons depuis des décennies notre lot de tartuffes, qui veulent nous gouverner afin d'être plus près de la source mirifique, avoir la mainmise sur le magot et peu importent les moyens d'accéder à leurs rêves de nouveaux conquérants.
Souvent les « grands penseurs » aiment à clamer que les peuples ont les dirigeants qu'ils méritent. Mais une telle affirmation lapidaire est-elle juste ou juste vide de sens réel car, dans l'organisation gouvernementale de ces pays-là, il règne un ordre pyramidal où tous ceux qui prennent part au gâteau, du balayeur indicateur aux puissants chefs, tous n'ont qu'un seul intérêt : la préservation lucrative de la terreur, aidée en cela par un nouveau pouvoir tout aussi redoutable, la mollarchie.
Éloignons-nous des autres Arabes pour nous concentrer sur nous, les Libanais. Nous sommes certainement le peuple le plus complexe du monde et cela pour une simple et bonne raison : nous sommes dix-huit identités différentes pour une seule Constitution, un drapeau, une terre.
Qui est responsable mais pas coupable dans ce pays de la situation actuelle : nos aïeux, nos parents, nous ? Oui, qui est fautif de tout ce cirque ?
Nous tous peut-être sommes condamnables, et plus encore ceux qui ont choisi de faire de leur vie une politisation permanente.
Le tohu-bohu des dernières semaines nous mène à penser que la poudre à canon risque fort d'envahir à nouveau nos délicates narines, plus disposées à respirer l'odeur du miel que celle de la mort. À moins que nos gouvernants ne retrouvent raison.
Après avoir été un jeune chrétien borné, j'ai fini par me convertir à la démocratie. Comme bon nombre d'entre nous, j'ai pensé alors que des élections libres et démocratiques nous donneraient des hommes et femmes politiques dignes de ce nom et un pays délivré de toutes les manigances politiciennes. Mais cela ne fut qu'un leurre.
Nous autres Libanais avons en commun avec les Français le fait que nous pensons être supérieurs à nos congénères. Nous sommes si prétentieux, imbus de nous-mêmes qu'à chaque fois la vie, et de la manière la plus abrupte, nous remet à notre place.
Nous avons traversé le siècle dernier en le marquant de décennies de conflits armés, ravageurs en pertes tant humaines que pécuniaires. Enfin, pas pour tous, car des seigneurs de guerre se sont considérablement enrichis. Mais cela est une autre affaire...
Pour continuer dans l'énumération de nos turpitudes, nous avons entamé ce nouveau millénaire par une série d'attentats dont le plus fameux coûta la vie à Rafic Hariri. Nous nous sommes fâchés avec notre puissant parrain syrien, ce qui sonna le glas de l'entente cordiale interlibanaise, déclencha de violents affrontements intérieurs en ouvrant en 2006 la porte à notre autre voisin belliqueux, Israël, qui en profita pour attaquer le Liban-Sud, détruire les infrastructures vitales libanaises, polluer les rivages antiques de Byblos et par extension la mer Méditerranée - d'ailleurs, les pays amis d'Israël devraient lui envoyer la facture de dépollution des côtes maritimes.
Depuis, nous sommes dans un état dysphorique, vacillant entre joie et crainte, ne sachant plus quelle attitude adopter face aux tensions politiciennes régionalistes qui gangrènent notre existence, notre souveraineté.
En étant le plus lucide possible, et sans parti pris pour l'un ou l'autre des camps politiques qui s'affrontent sur la scène, on peut affirmer que rien n'a changé.
Si, tout a changé pour dire vrai : il y a pomme de discorde pour notre intégrité physique.
Le peuple manque d'eau courante, d'électricité, de services publics dignes de ce nom, d'une justice honnête et fiable, d'un système scolaire public performant, d'assurance médicale, d'emplois, d'infrastructures routières dignes du temps présent et non du Moyen Âge, d'un plan écologique visionnaire pour une bonne sauvegarde de la terre ancestrale, que l'on maltraite sans vergogne.
La liste n'étant pas exhaustive et un cahier de doléances ne suffirait pas tant les manques sont nombreux - encore nous faudrait-il avoir quelqu'un de fiable à qui le remettre !
De tout cela, nos chers leaders politiques, quels qu'ils soient, semblent faire fi, la seule chose qui les intéresse étant pour les uns la préservation et pour les autres la destruction du fameux TSL, comme si au Liban, et pardon pour les familles endeuillées, nous n'avions que cette priorité. La crispation autour de cette cour de justice dicte, ces derniers temps au pays du Cèdre, de drôles de comportements antidémocratiques.
Que les portes-flingues de tous les camps cessent de s'invectiver comme des poissonnières, donnant d'eux une image plus proche de celle des voyous de bas-fonds que d'hommes civilisés ; que les chefs de parti reprennent le contrôle de la situation et ordonnent plus de retenue à leurs affiliés ; que les cassandres se taisent, elles ne se font peur qu'entre elles, et si elles pensent que brandir la menace de la guerre civile va arranger les affaires du pays, elles commettent une grave erreur politique.
La scène invraisemblable de l'aéroport de Beyrouth envahi (lors du retour de voyage de l'ancien directeur de la Sûreté - NDLR) est chose indigne d'une nation démocratique. Oui, cette image est plus le fait de pays sous le joug d'une dictature paramilitaire que d'une nation libre, ce qui pose la question : sommes-nous un pays libre ?
Nous autres Libanais lambdas sommes fatigués d'observer le comportement indigne de nos potentats locaux. Faire de la politique, c'est anticiper, prévoir le meilleur pour le peuple. De guerre lasse, nous nous sommes habitués à ce que nos chers politiciens nous tiennent pour quantité négligeable. Détrompons-les : tout change, mais vu que rien n'a changé pour nous, aujourd'hui nous nous sommes faits à l'idée d'une reprise de la guerre civile. Après tout pourquoi pas ? Qu'avons-nous à perdre à part nos misérables vies ? Mais eux, sont-ils prêts à un conflit généralisé qui risquerait de les
priver des biens qu'ils ont amassés ? Plus encore, les parrains, si puissants qu'ils soient et d'où qu'ils viennent, risquent leur pouvoir dans un Liban en guerre, tant leur mainmise sur leurs peuples est encore plus qu'incertaine...
Nous autres Libanais sommes de grands flambeurs ; les rancœurs passées n'étant toujours pas effacées entre nos dirigeants, jouons là cette partie de poker menteur. Nous pouvons être sûrs qu'avant le point de non-retour, les imposteurs de tous les camps politiques vont vite se retirer de la partie, de peur de tout perdre.
Comme d'habitude, si le pire se produit, ce sera le peuple qui aura à pâtir de l'orgueil démesuré de ces politiciens plus centrés sur leur business que sur leurs devoirs de dirigeants vertueux. L'histoire moderne ne retiendra d'eux que leurs pulsions guerrières qui auront prouvé encore une fois leur manque de loyauté envers le peuple.


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