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Nos lecteurs ont la parole - Le Rapport 2010 Anna Lindh

Des repères pour le dialogue interculturel*

Par Antoine MESSARRA

Le rapport 2010, qui vient de paraître, de la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures, « Les tendances interculturelles Euromed 2010 » (1), a été présenté au cours d'une assemblée au ministère des Affaires étrangères à Rabat (Maroc), en présence des dirigeants de la FAL, de quelques spécialistes qui ont participé à l'élaboration du rapport et de plusieurs ambassadeurs des 43 États de l'espace euro-méditerranéen.
Pourquoi le rapport 2010 sur les tendances interculturelles dans l'espace euro-méditerranéen et, aussi, pour quoi ce rapport, c'est-à-dire pour quelles finalités ?
La raison du rapport, le premier du genre autant par son contenu que par la pluralité de ses approches, est triple :
1. Il s'agit de la finalité même de la FAL qui se propose de promouvoir l'interaction culturelle pour les 43 pays et 750 millions d'habitants de l'espace euro-méditerranéen.
2. Il y a volonté et nécessité de cibler et, mieux encore, de clarifier la double notion de dialogue et d'interculturalité. Quand des notions, pourtant chargées de valeurs normatives, deviennent en vogue, à la mode, il en découle dérapage, pollution, activisme, réductionnisme... Que des notions soient disséminées, il y a là l'objectif même de toute opération culturelle. Par contre, la mode, malgré toute sa créativité, n'a pas un caractère de durabilité (sustainability). « La mode, selon la définition de Jean Cocteau, est ce qui devient démodé. » Il fallait donc, à travers l'investigation de la FAL, repenser, ou plutôt penser le dialogue interculturel, au sens étymologique, pensare, c'est-à-dire peser.
3. La principale raison est pragmatique, à savoir le besoin de la FAL de disposer, dans le magma généralisé et le déversoir du dialogue interculturel où souvent on fourre tout et n'importe quoi, d'une boussole pour se guider elle-même et pour qu'elle puisse mieux orienter les 43 réseaux nationaux, avec plus de 3 000 ONG partenaires dans l'espace euro-méditerranéen.
Dans un monde hautement technologique, et dit scientifique, se propage l'irrationalité de mouvements d'exclusion, de fanatisme, de terrorisme... Il s'agit là d'effets pervers de la modernité et mondialisation. La modernité n'est pas un moule qui rend les gens pareils. Au contraire, la modernité et la postmodernité développent les identités individuelles et collectives et, aussi, renforcent les exigences du lien social et de la solidarité.

Quelles finalités ?
Ce rapport pour

quoi, c'est-à-dire pour quels buts ? Le besoin d'une action culturelle d'envergure devient aujourd'hui impératif, dans le sens non pas de la cogitation intellectuelle, de l'affairement culturel, d'un dialogue aseptisé, accommodant, « cosmétique », selon l'expression d'André Azoulay, président de la FAL, mais d'une culture au sens agricole, où il y a semence et récolte dans une perspective où il y a des racines, à savoir des valeurs fondatrices et, selon la jurisprudence constitutionnelle la plus récente, des principes matriciels.
Il s'agit de faire retrouver aux mots, notions, concepts, le sens souvent enveloppé aujourd'hui de brouillard, environnement polémogène dans lequel œuvrent les experts en manipulation, avec tout l'arsenal instrumentalisé de la psychologie et des sciences humaines qui, malheureusement, sont souvent devenues des sciences sociales à tendance plutôt quantitative. La recherche du sensationnel médiatique, la réduction du politique, au sens si élevé de la polis selon Aristote, à la polémique, surtout par le canal de chaînes télévisées, impliquent un dialogue interculturel non débridé.
De quelle culture avons-nous besoin pour notre
temps ? Ce n'est pas la science digitale, suite du développement des technologies de l'information, qu'il faut incrimer, mais le savoir sans âme, le savoir académique formaté et sans imagination, le savoir exclusivement cognitif qui croit que la connaissance, même la plus scientifique et clairvoyante, se traduit nécessairement en comportement, en concordance avec le savoir. « Dans un monde surdéveloppé, disait Bergson, il faut un supplément d'âme. »
Le rapport de la FAL, fruit d'une patiente maturation, d'une recherche de terrain, d'une enquête par sondage dans 13 pays, et d'un processus de consultation et de délibération, comporte un volet sur l'impact des médias. Les médias, piliers et acteurs pionniers dans la défense des libertés, risquent de verser dans le sensationnel facile, la polémique, la banalisation, l'hégémonie de l'opinion, qui constitue le plus bas niveau de la pensée, aux dépens de l'esprit critique et de la ré-flexion, c'est-à-dire le retour sur soi, la mise en doute, et l'interaction d'où jaillissent des idées neuves et pertinentes.
« La politique, écrit François Mauriac, a vidé les mots de leur substance. » Il n'y a pas là de l'intellectualisme, mais l'exigence de clarté car, comme le dit Confucius : « Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. » C'est à travers des mots, devenus des slogans, à travers la diarrhée du verbe médiatique, que nous sommes, à des degrés variables, manipulés, dupes. Aussi, nous faut-il, selon le volet du rapport relatif aux médias, une information qui ne soit pas du spectacle, une « information de qualité et éthique ».

Que faire ?
Le rapport de la FAL, pour faire quoi ? Oui. Faire, c'est-à-dire traduire les recommandations finales en activités, ciblées, prospectives, qui changent non seulement l'état du savoir, mais les comportements dans une perspective de développement.
1. Il faudra agir contre l'aliénation que vit l'homme d'aujourd'hui, au sens marxiste le plus extrême, quand, par la tyrannie de médias télévisés, le discours politique pollué, l'académisme déconnecté du réel, l'homme (je ne dis pas le citoyen) est étranger à ses vrais problèmes quotidiens et pour la construction d'un avenir plus fraternel.
2. Il s'agit des valeurs de la Cité, au sens encore d'Aristote, où légalité et espace public se conjuguent.
3. Il faudra aussi sortir du langage évasif des recommandations : On doit, il faut... (ou yanbaghiyât, en arabe), pour offrir des modèles normatifs de bonnes pratiques, aussi pratiques que les modes d'emploi qu'on trouve dans la boîte d'un appareil ménager ou d'un produit pharmaceutique.
4. Il faudra aussi développer et promouvoir une culture d'immunité, de prévention, à l'égard des manipulateurs et des manipulations, néonazisme sophistiqué qui se sert de l'arsenal des sciences humaines qui ne sont plus tellement humaines.
5. Il faudra travailler et continuer à travailler avec la société civile, mais avec des ONG qui cultivent des valeurs de civilité.
6. Il faudra surtout dans le dialogue interculturel distinguer entre les sphères du culturel et du politique. Le dialogue interculturel dans les rapports interpersonnels et collectifs (connaissance mutuelle, images, stéréotypes, respect mutuel...) pose des paramètres, des conditions, autres que le dialogue interculturel dans la vie publique régie pour des exigences où prédominent les principes de légalité et d'espace public. Dans les rapports internationaux, ce n'est pas seulement l'éducation à la paix qui garantit la paix, mais aussi la force fondée sur le droit et la légitimité et, du moins, le courage de démocraties consolidées contre le terrorisme et les violations de résolutions émanant de la communauté internationale.
7. Il faudra surtout recoudre et réconcilier des mémoires fracturées, divisées, fragmentées dans l'espace euro-méditerranéen, espace qui, pourtant, connaît un volume d'échanges économiques et commerciaux sans impact nécessairement sur la qualité des rapports humains.
***
La coordination du réseau de la FAL au Liban est assurée avec efficience par la Commission libanaise de l'Unesco. Un séminaire sera organisé à Beyrouth le 19 novembre 2010 pour la présentation du rapport.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, professeur à l'USJ, membre du Conseil consultatif de la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh pour le dialogue entre les cultures

* Le texte est la communication orale, transcrite, au cours de la réunion de Rabat.
(1) Anna Lindh Euro-mediterranean foundation, Euromed Intercultural Trends 2010, Anna Lindh Report, oct. 2010, 168 p.et version française sur : euromedalex.org.- Version arabe en cours.


Prochain article : Clarté et cohérence dans le dialogue interculturel

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