Professeur d'université, auteur d'ouvrages de référence sur les systèmes parlementaires mixtes, la régulation des conflits et la citoyenneté, Antoine Messarra n'est plus à présenter pour le lecteur libanais. Il est aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel, auquel il apporte deux choses essentielles : sa compétence en droit constitutionnel d'abord, mais aussi ce qui est plus précieux, car plus rare, celui «de l'expérience, fondement pratique de toutes les sciences», comme il le dit lui-même. En d'autres termes, Antoine Messarra est un savant qui est resté en contact avec la vie, «un homme de cœur». Ce que tous ses étudiants savent.
Leçons particulières est une «autobiographie sélective de moments privilégiés» du parcours d'un homme qui se trouve au faîte de sa carrière, mais qui n'a pas oublié son enfance, son école, ses engagements d'adolescent, ses combats civils. Il fait partie de ces ouvrages dans lesquels on se promène, d'un chapitre à l'autre, comme on flâne dans les rues et ruelles d'une ville; ses chapitres, courts ou longs, finissent tous par mener les uns aux autres, en une flânerie qu'on peut à loisir arrêter et reprendre. Le grand atout de ces ouvrages, c'est qu'ils offrent au lecteur autant d'entrées que de chapitres. Leur inconvénient, c'est qu'on ne sait jamais quand on les finit. Mais il n'est jamais nécessaire de terminer un livre qui n'est pas fait d'enchaînements conventionnels, mais thématiques. À un certain moment, on le ferme, parce que ses leçons ont été retenues, sachant qu'on peut le reprendre plus tard, sans rendez-vous.
S'il faut absolument choisir d'entrer par une seule porte dans Leçons particulières, je le ferais personnellement par celle de Beyrouth, de ce Beyrouth que n'avait pas encore meurtri la malédiction de l'identité confessionnelle. C'est l'approche qui, dans ses textes, m'émeut le plus. Dans les années d'après-guerre, Messarra, qui, à un moment a touché la carrière journalistique, d'abord au Jour, puis à L'Orient-Le Jour, a publié dans les colonnes de ce journal un texte relativement court, sur la pierre jaune qui bordait les trottoirs, mais qui a disparu inexplicablement de certaines rues et avenues de la ville, dans les années de «reconstruction», remplacée par d'anonymes blocs de béton gris fabriqués en série. Ce texte, qui reste dans l'esprit de beaucoup comme une dénonciation exemplaire des atteintes à la mémoire de Beyrouth, je l'ai retrouvé avec émotion au chapitre 2 de l'ouvrage, qu'Antoine Messarra consacre à un récit de vie où les souvenirs personnels se mélangent inextricablement aux observations du sociologue amoureux de sa ville, de la petite histoire de ses familles, de ses liens sociaux, de la généalogie de ses rues, de l'origine de ses places, de ses lieux symboliques, de ses balafres et de ce qui en elle résiste à la mort ou au déclin.
Leçons particulières, souvenirs et récits d'une vie est un ouvrage précieux. Les jalons d'Antoine Messarra sont solides.
* L'auteur signera son ouvrage demain dimanche, 31 octobre, à la Librairie Orientale.


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