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Nos lecteurs ont la parole

Je me souviens... et j’accuse

Eddy TOHMÉ
Oui, je me souviens de Talal Kassem, un jeune homme que j'ai connu enfant avant de le perdre de vue pour le redécouvrir adolescent quelque huit ans plus tard. Sous des cieux plus cléments où j'essayais, tel ce vieil Anglais des Indes, de rebâtir ma carrière, j'ai retrouvé un Talal calme et réservé, mais surtout poli et souriant. Ce garçon n'a pas besoin de qualités usurpées, de mémoire d'homme il a toujours été ainsi. Cependant, fallait-il que le temps soit un merveilleux magicien, c'est un Talal beaucoup plus sûr de lui qui s'est présenté à moi. Nul besoin d'être prophète pour deviner qu'il était en train de fourbir ses armes avant de se jeter dans l'arène de la vie. Un chauffard en a décidé autrement.
Moins d'une semaine après le départ de Talal, six autres vies seront fauchées sur ces mêmes routes par six autres chauffards, transformant notre deuil que l'on voulait, à l'image de notre ami, serein et silencieux, en cri d'alarme. Refusant que le martyre d'un être cher se transforme en simple statistique, des personnes que rien ne disposait à vivre une pareille épreuve ont surmonté leur douleur, que vous devez imaginer terrible et sont descendus dans la rue pour essayer d'éviter à d'autres pareilles souffrances, magnifique abnégation qui force l'admiration, mais est-ce suffisant ? N'y a-t-il pas, selon l'expression chère à Hamlet, quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ? L'association Kun Hadi, et avant elle la YASA, et avant elle la Croix-Rouge... n'ont-elles pas essayé, chacune à son tour et à sa manière, de sensibiliser l'opinion - et surtout les jeunes - sur cette catastrophe nationale que sont devenus les accidents de la route ? Mais faute de moyens coercitifs, ces campagnes de sensibilisation se sont vite transformées en aimables remontrances.
À qui donc la faute ? Qui, seul, a les moyens et la légitimité non pas de prévenir ou de guérir, mais de punir ? C'est évidement l'État. Avec plus de 900 morts et 12 000 blessés par an, la sécurité routière n'est toujours pas une priorité au Liban, et ces chiffres, faute de sanctions, seront sûrement revus à la hausse. Voilà pourquoi chaque fois que je me souviendrai de Talal, j'accuserai de négligence tous les responsables qui auraient pu faire en sorte que Talal reste avec nous ou qui peuvent faire en sorte que d'autres Talal ne soient séparés des êtres qui leurs sont chers.
Eddy TOHMÉ
Oui, je me souviens de Talal Kassem, un jeune homme que j'ai connu enfant avant de le perdre de vue pour le redécouvrir adolescent quelque huit ans plus tard. Sous des cieux plus cléments où j'essayais, tel ce vieil Anglais des Indes, de rebâtir ma carrière, j'ai retrouvé un Talal calme et réservé, mais surtout poli et souriant. Ce garçon n'a pas besoin de qualités usurpées, de mémoire d'homme il a toujours été ainsi. Cependant, fallait-il que le temps soit un merveilleux magicien, c'est un Talal beaucoup plus sûr de lui qui s'est présenté à moi. Nul besoin d'être prophète pour deviner qu'il était en train de fourbir ses armes avant de se jeter dans l'arène de la vie. Un chauffard en a...
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