Les standards ne sont plus exactement les mêmes qu'il y a quelques années. Une licence est aujourd'hui équivalente à ce qu'était le brevet, un master à ce qu'était le bac et un MBA à ce qu'était une licence.
Le marché du travail exige désormais de nous de poursuivre une perpétuelle quête du « meilleur » et réduit le « bon » au pas « assez ». C'est donc cela qui m'a poussé à rejoindre une de ces dites « grandes écoles » en 2007, suite à l'obtention de ma licence. C'est également l'envie d'expérimenter la vie seule, de sortir du cocon familial, de percevoir ce dont je suis capable sans l'appui de personne, de faire face aux responsabilités de la vie, bonnes ou mauvaises. Le processus d'entrée dans ces grandes écoles françaises est certainement plus dur que tout le programme académique en lui-même. Il ne s'agit pas uniquement d'avoir eu un parcours irréprochable et d'avoir obtenu d'excellentes notes à l'épreuve écrite. Ce sont essentiellement les quinze minutes d'entretien face à un jury sans pitié qui vont décider de notre sort.
Quinze minutes entièrement consacrées à déstabiliser le candidat, le surprendre avec des questions totalement dépourvues de sens, à l'assommer par des critiques destructives pour juger s'il arrivera à tenir le coup.
Pour autant, on n'est pas au bout de ses peines. C'est en milieu de parcours que l'épreuve la plus dure se présente, celle de la recherche de ce premier stage, important puisque ce sera lui qui nous ouvrira les premières portes de notre carrière. Et là, compétition, individualisme, rivalités et angoisses sont au rendez-vous. Comme un peu dans la vie, il ne s'agit pas uniquement ici de la loi du plus fort, mais aussi celle du plus chanceux. Décrocher un stage, donc, mais aussi la meilleure entreprise choisie, la mieux située géographiquement, etc.
Une fois décroché le stage, en salle de marché, dans une des plus grandes banques du monde, au sein de la plus grande plateforme financière du monde, New York, on croit être sur la bonne voie, celle de la réussite, et qu'à partir de là, on ne peut qu'aller de l'avant. Durant ces stages, d'importantes responsabilités vous sont attribuées, dépassant largement celles échues à certains postes expérimentés au Liban. Au niveau positif de ces années passées a l'étranger, il faut tenir compte de cette formation morale si épanouissante et qui vous aguerrit. Le jeune Libanais excelle généralement dans ce genre de programme, ayant déjà des facultés d'adaptation très poussées, une base trilingue perçue comme une très grande qualité, etc.
Mais il y a un prix à payer...
Je fais partie de ces gens qui ont voulu revenir au pays parce qu'ils y croyaient et parce qu'ils ont voulu faire profiter de cette richesse leur propre pays dont l'économie, le système bancaire et le système entrepreneurial ont largement besoin.
Cela fait bientôt deux ans que je suis de retour et que je travaille dans une « grosse boîte », à un poste dit des plus gratifiants... sur une carte de visite. Dans la réalité, il s'agit d'observer ce qui se passe en coulisses pour commencer à déchanter. Au sein de mon institution, on ne fait pas la différence entre le descriptif de travail d'une « secrétaire » et celui d'un junior « analyst » ou « associate » quels que soient le profil, le niveau d'études ou l'expérience.
Je ne porte aucun jugement ni ne prétend être supérieur à qui que ce soit, mais venant d'un système hyperméritocratique dans lequel les salaires et les postes sont fixés selon une grille officielle de classement d'école, il est évident qu'être payé et traité comme le serait une secrétaire ayant un simple bac peut être frustrant.
J'ignore si ce dénigrement relève d'un problème de sexe ou d'âge. Mais il est un fiait que dès la fin des années 60, la notion d'égalité des sexes a été adoptée dans toutes les sociétés évoluées du monde.
J'ignore si notre pays, qui se veut le plus évolué et occidentalisé de la région, n'a toujours pas assimilé cette notion cinquante ans plus tard ou si tout simplement le Liban de la vieille école ne croit pas en la valeur ajoutée que pourraient apporter ces jeunes qui ont travaillé dur au sein de leur compagnie.
Toujours est-il que je comprends mes amis qui ont choisi de ne pas rentrer.
Il ne s'agit pas ici d'un discours féministe ni d'une réaction à une atteinte à mon ego, mais tout simplement d'une révolte contre un système frustrant, castrateur d'ambitions et destructeur de rêves, qui n'a pas de place pour quiconque de passionné et qui voudrait arriver un jour loin.


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