Tarek - que tout le monde appelait par son sobriquet, Tey - était le leader incontestable. Jamais il ne marchait seul. Nous le suivions fidèlement dans ses randonnées autour de la piscine du Yarzé Country Club. Portant fièrement nos chemisettes en camouflage, nous étions toujours prêts à montrer à qui le voudrait nos chorégraphies si bien rodées à la Michael Jackson. Il était sévère, mais bon, et bien plus grand que nous les jeunes, moi et Julian, nous surplombant avec sa tignasse blonde et sa confiance innée. Et moi, la seule fille du gang, je me retrouvais constamment en difficultés, à force d'essayer d'épater les garçons. Je me rappelle avoir tenté une fois de tuer un serpent qui menaçait le clan, serpent que mes talents d'exterminatrice ne réussirent qu'à enrager, avant que Tey ne vienne à ma rescousse. Julian - Jul - était complètement irrésistible. Pas juste à cause de ses cheveux, en plus blonds que ceux de son frère, ou de son sourire un tantinet rebelle, mais parce qu'il était toujours - mais toujours - en train de comploter, de manigancer quelque exploit illicite. Il était le petit hors-la-loi de la bande, récalcitrant à ses moments, mais d'un charme inouï - en fait, si inouï que j'avais décidé qu'il était l'homme de ma vie, celui que j'épouserais un jour. Mais, en dépit de tout cela, le trait marquant de ce petit homme était sa sagesse. Un dimanche, après être rentrés de l'église, Jul et moi étions en train de jouer dans ma chambre, quand je lui dis :
- « Est-ce que t'arrives à le croire ? Le prêtre a parlé d'amour ce matin à l'église... Qu'est-ce que c'est dégoûtant ! »
- Pour moi et mes six ans, l'amour ne voulait dire qu'une chose : et ça, ça ne m'intéressait décidément pas.
- Mais, sage comme toujours, Jul me répondit :
- « Mais non, imbécile, il parlait de l'autre amour, l'amour de Dieu. »
- C'est un moment que je n'oublierai pas.
- Ni n'oublierai-je le ton solennel de Tarek, lisant une lettre qu'Ingrid, enfermée dans sa maison d'Achrafieh, alors sous siège, avait réussi à lui faire parvenir, et où elle les priait d'oublier les jeux de guerre. Ses mots eurent un effet et nous fûmes tous - Dany inclus - stupéfaits de voir les garçons ranger leurs grenades, glaives et autres mitraillettes.
- Tout aussi rebelle était Skippy, l'épagneul breton de mon oncle. Le pauvre ne pouvait résister au poulet - qu'il préférait, bien sûr, cru, s'approvisionnant grâce à de fréquents raids sur le poulailler de nos voisins, ce qui ne manquait pas de provoquer la colère de Dany, qui ne pouvait tolérer la malhonnêteté sous aucune forme. Toutefois, mes cousins ne se lassaient pas de voler à la rescousse de Skippy, se voulant toujours bons samaritains du toutou.
- Ils me manquent, bien sûr. Ils n'ont jamais cessé de me manquer. Ils auraient aujourd'hui 28 et 26 ans, et je ne peux m'empêcher d'imaginer quel aurait été leur destin. Et une pensée me revient sans cesse. L'on a l'habitude de les évoquer, ces petits hommes, en martyrs - et je ne trouverais rien à y redire. Mais je préfère penser à eux en tant que héros. Le genre de héros qui triomphait toujours du mal dans les épopées d'antan, avec pour seules armes la sagesse et la bonté. Nous pourrions peut-être apprendre quelque chose de cette histoire.
- Je vous prie donc de vous joindre, en personne ou en pensée, à notre célébration de la vie, et de la mémoire de Dany, Ingrid, Tarek et Julian Chamoun.


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