7 h 00 - Assurant ma première dose de caféine, je risque un coup d'œil rapide sur le journal du matin résultant en une hémorragie instantanée de pensées inquiétantes : est-ce qu'une nouvelle guerre aura lieu ? Entre qui ? Sera-t-elle localisée ? Peut-être faudrait-il louer une maison à la
montagne ? Mais quelle montagne ? C'est bien dommage que je
n'aie pas une double nationalité, aucune ambassade ne m'enverra un bateau de secours. Il faut que je m'assure que toute la famille a des visas valables, peut-être qu'ils nous laisseront traverser les frontières. Peut-être pas une guerre, mais un coup d'État ? Une république islamique ? Me forcera-t-on à porter le voile ? Mon mari a laissé pousser sa barbe ? Pourtant nos leaders ont promis qu'il n'y aura pas de guerre, mais comment les croire, eux qui changent d'attitude sans aucune honte, sans aucun embarras... Me sentant me noyer dans ces interrogations sans le moindre espoir, je jette le journal de côté, et j'oublie tout. Deuxième soulagement de la journée.
Peu de temps après, je me dis que si je travaillais encore, je n'aurais pas eu le temps de lire le journal et le plus important, c'est que je n'aurais pas eu à décider de ce qu'on allait cuisiner. Vu le taux alarmant de cas de cancer, vu que chaque semaine les nouvelles d'une personne atteinte de la maladie nous parvienne, vu que l'agriculture ne semble suivre aucune norme de contrôle, la tâche de réduire les risques devient notre responsabilité. Plusieurs moyens sont possibles, un en particulier : acheter bio.
Mais cuisiner bio est stressant. Ne trouvant pas tous les ingrédients de ma salade en version bio, je suis dans l'obligation d'éliminer les légumes ou de les choisir dopés aux pesticides. Que choisir : un cancer ou bien des maladies cardio-vasculaires ?
M'offrant mon troisième soulagement de la journée, je décide d'aller à la banque au lieu de cuisiner.
9 h 00 - Je quitte la maison avec l'intention d'arriver en 15 minutes à la banque.
Quinze minutes se sont écoulées à trouver le monsieur qui s'est garé à l'entrée de mon immeuble, Dix minutes à le voir finir sa cigarette et son appel téléphonique, dix autres minutes à le calmer parce qu'il ne comprend pas l'urgence qui m'a poussée à le chercher et à klaxonner comme une diablesse (bon, il a utilisé un mot moins gentil). Quelqu'un arrive à le convaincre de partir. Quatrième soulagement de la journée.
Une fois en route, les idées ulcéreuses commencent à réapparaître.
Pourvu que le camion des éboueurs ne bloque pas la route, pourvu que les motards, venant de tous les sens, ne s'écrasent pas sous mes roues, pourvu que le type derrière moi ne m'insulte pas si je m'arrête au feu rouge, pourvu que j'aie la volonté de me taire...
Une heure quinze minutes après, me voilà parvenue à la banque sans soulagements.
Pourvu que la dame soit de bonne humeur, pourvu qu'elle ne mâchouille pas son chewing-gum en faisant du bruit, pourvu qu'elle ne me fasse pas beaucoup attendre, le temps de terminer son petit déjeuner, pourvu qu'elle ne se plaigne pas d'avoir à se réveiller tôt, des heures interminables (elle quitte à 3 heures de l'après-midi !), du fait qu'elle n'aime pas son travail ni son boss qui refuse de lui signer un papier si elle a omis la date, pourvu qu'elle écrive Ms. au lieu de Mr., pourvu qu'elle ne se fâche pas si je lui dis que c'est important de corriger.
Une heure et demie plus tard après, je quitte la banque. Plus de soulagements en vue.
J'espère arriver avant le bus.
Peut-être que mon fils va me demander ce que j'ai fait de ma journée. Comment lui expliquer que je n'ai rien pu faire ? Me demandera-t-il si, comme lui, j'ai peur du grand méchant loup ? Comment lui expliquer que mes monstres, on peut les voir chaque soir à 20 heures à la télé ? Me racontera-t-il avec qui il a joué et s'il a bien écouté en classe ? Que lui dirai-je si quelqu'un l'a frappé ? Qu'il doit résoudre le conflit en parlant ou bien qu'il doit battre plus fort l'enfant qui l'a agressé ? Ferais-je de lui un homme civilisé, respectant les règles au risque d'être le seul à le faire, ou bien vais-je le préparer à être en mesure de se défendre dans la jungle où il se trouvera plus tard ? Quel Dieu lui offrir, s'il me demande s'il est chrétien ou musulman ? Est-ce que j'ai le droit de lui dire que notre religion ne doit pas nous choisir et surtout qu'elle ne doit pas nous définir, dans un système qui ne sait pas nous définir autrement ? Et que vivre selon ses propres convictions et aimer les autres pour ce qu'ils sont est une religion aussi légitime que n'importe quelle autre, au risque de ne jamais être vraiment « admis » ?
Une voix m'offre un cinquième soulagement : « Et si on joue aux pirates ? » me dit-il.
Une fois la nuit tombée, le cauchemar recommence. Pourvu que ni le sayyed, ni le bey, ni le cheikh, ni le général, ni le hakim ni le estez ne fassent de discours, pourvu que, s'ils le font, les revolvers de leurs troupes se tairont vite avant de briser mes vitres, pourvu que les mariages prévus pour la soirée n'effraient pas mes enfants avec leurs feux d'artifice, pourvu que le plombier ne manque pas notre rendez-vous demain, bien que j'aie plus de chance à attendre Godot. Pourvu que...
Trop de pourvu pour une seule journée, peu de soulagements face à tant d'angoisses.
1 h 00 du matin - En me demandant si je présente un cas individuel de névrose aiguë ou bien si je suis une autre victime d'une épidémie nationale, le sommeil m'offre le dernier soulagement.
Pourvu que mon fils ne rate pas le bus demain...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef