Comment un acte criminel peut-il faire basculer toute une nation, un peuple dans les méandres d'une vie qui sera à jamais chaotique? Pourquoi, après une telle ignominie, nul ne réussit à émerger du lot, à devenir le leader fédérant autour de lui tout un peuple, un berger ramenant au bercail ses brebis égarées ?
Pourquoi ? Tout simplement parce que nous sommes au Liban, pays de tous les contrastes, de toutes les vanités, mais surtout pays féodal où, malgré l'abolition du régime des privilèges en 1860, rien n'a changé. Rien ? Pis, tout perdure quand la baronnie locale préfère perdre la vie plutôt que de renoncer au pouvoir, lequel continuera à se transmettre de père en fils, comme si la politique au pays du Cèdre se concédait comme une simple chevalière familiale, à la majorité du mâle dominant.
Le 14 septembre 2010 est la date d'anniversaire de la vingt-huitième années de la disparition du grand Bachir Gemayel, jeune président libanais lâchement assassiné au temps de la guerre civile libanaise.
Depuis ce jour fatal, les chrétiens libanais sont entrés dans un deuil incommensurable ; ils ne parviennent pas - comment le pourraient-ils ? - à oublier cette figure emblématique, charismatique. Oui, mais nous sommes en 2010, et malgré le désir de certains, nous sommes encore bien vivants, mais sans chef. Pourtant, il existe plusieurs hommes qui aimeraient assumer ce rôle. Du plus jeune au plus vieux, nombreux sont ceux qui voudraient revêtir le costume du leader chrétien. Mais - est-ce le poids du souvenir, leurs outrecuidances,les rivalités de clocher ou tout simplement leur incompétence à fédérer les volontés ? -, depuis vingt-huit ans, nous errons tels des orphelins abandonnés,sans aucun repère.
Pourtant, ce n'est pas faute d'y croire, d'espérer que de cette classe dirigeante émergera un être d'exception, capable de faire entendre sa voix, la nôtre, pour un seul discours destiné à toutes les oreilles, à tous les cœurs.
La division chrétienne fait le lit des ennemis, ravis d'accroître un peu plus leur mainmise sur le pays. Ajoutez à cela une jeunesse fatiguée qui, à force d'attendre l'irréalisable, préfère fuir la terre de ses ancêtres, au risque de connaître en pays étranger une existence besogneuse mais pacifique, ce qui à long terme signifiera la perte de l'identité chrétienne du Liban.
En septembre, un autre anniversaire est commémoré, et pas seulement au Liban mais aussi un peu partout, contrairement à la date de 1982. Ce jours-là revêt une ampleur internationale tant le peuple qui se souvient du massacre commis à cette date éprouve de la compassion, à l'instar de tous ceux qui ne peuvent rien faire d'autre que de le soutenir moralement plutôt que de lui restituer un bout de sa terre ancestrale.
Le 16 septembre, soit deux jours après l'acte terroriste qui coûta la vie à Bachir Gemayel, les Palestiniens à leur tour rendent hommage à leurs chers disparus, massacrés par des miliciens. Aujourd'hui encore on ne sait toujours pas à qui ils faisaient acte d'allégeance en évoquant ce crime, dans un camp de Beyrouth-Ouest dénommé Sabra et Chatila. La mémoire est chose bien sélective...
De voir des députés européens venir au Liban pour être proches du peuple palestinien endeuillé, voilà de quoi tout remettre à plat. Finalement, le sort de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants, de ces vieillards en terre amie mais néanmoins étrangère reste un sujet de préoccupation toujours d'actualité pour le reste du monde, prêt à imposer aux Libanais non plus une implantation provisoire, mais bel et bien une présence définitive, sans espoir de retour pour ce peuple devenu, par la volonté et en raison du statu quo imposé par les Nations unies, un peuple d'apatrides.
Vingt-huit ans après, qui se souvient dans le monde (mis à part les Libanais eux-mêmes) de l'assassinat de Bachir Gemayel ? Sans vouloir trahir la mémoire de ce grands homme, je peux affirmer qu'ils ne sont pas bien nombreux. La preuve ? Pas une ligne dans un quotidien étranger.
Vingt-huit ans après, le monde entier se souvient, en communion avec le peuple palestinien, de Sabra et Chatila...
Le 14 septembre 1982, nous autres chrétiens libanais - et par la même occasion la Constitution de notre pays - sommes entrés dans une nuit interminable faite de peurs,de souffrances, d'instabilité.
Le 17 septembre 1982, au petit jour, la souffrance des Palestiniens, par le biais des postes de télévision,entra dans les foyers du monde entier, qui diffusèrent les images du carnage. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c'est à partir de ce crimeque la cause palestinienne trouva écho dans le monde entier.
Deux peuples, deux crimes, deux visions de l'histoire différentes, un seul pays : quelle équation improbable ! Et pourtant, il faudra bien résoudre une à une les difficultés libanaises. Dans l'immédiat, les Palestiniens jouissent d'une meilleure condition de vie au Liban que dans les territoires occupés de Palestine, en attendant qu'un vrai chef de la cause palestinienne les ramène chez eux.
Quant aux chrétiens libanais, ils feraient mieux de cesser de verser des larmes de crocodile, de jouer les veuves chaque 14 septembre, pour se poser enfin les bonnes questions qui, toutes ces années durant, sont restées sans réponses.
Il est urgent de faire un vrai travail de mémoire qui porterait sur l'ensemble de nos actes, bons ou mauvais, de laisser la place à un dirigeant qui nous sortira de notre nuit pour nous conduire vers la lumière du jour.


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