On raconte, de manière plus ou moins légendaire, qu'un patriarche œcuménique de Constantinople fut jadis convoqué devant une cour de justice. Ne souhaitant pas comparaître devant le juge, Sa Sainteté crut bon d'aller rendre visite à son cousin l'empereur, c'est-à-dire à la « loi vivante » selon les conceptions de l'époque, au moment de l'audience. À sa sortie du palais, il fut saisi par la garde impériale et fouetté en public pour avoir voulu se soustraire à la convocation du juge. L'histoire, fût-elle imaginaire, illustre fort à propos toute la puissance contraignante et toute la violence des pouvoirs de la justice sans laquelle aucune forme de vie en société n'est concevable.
Putsch ou messianisme?
Le Liban vit, depuis deux semaines, dans un climat de putsch avéré depuis que la justice a osé faire son devoir, c'est-à-dire convoquer un citoyen. L'individu et ses amis du Hezbollah ne l'entendent pas de cette oreille. Nous assistons, depuis, à une gravissime montée aux extrêmes qui risque d'entraîner la société libanaise dans une énième guerre civile, pour le compte des autres, et qui serait un suicide collectif selon les dires du président de la République. L'éventualité de telles horreurs impressionne-t-elle le Hezbollah et le ferait-elle reculer ? Il est permis, à la lumière du passé récent, de répondre par la négative. Le Hezbollah ne reculera pas. Souhaite-t-il réaliser un putsch ? Il est permis d'en douter. Que veut-il ? Être reconnu comme fondement de souveraineté et source de légitimité ? En tant qu'outil d'une révolution islamique à l'iranienne, il cherche non à s'emparer de l'État, mais à implanter de manière irrévocable et irréversible un ordre nouveau, un ordre totalitaire afin de mener à bien son utopie qu'on peut résumer par le slogan khomeyniste : « Chaque jour est un Achoura, chaque lieu est un Kerbala. » Cette guerre métaphysique entre le bien et le mal n'aura donc jamais de fin. La violence elle-même y est une fin en soi ; seule une entité cosmique surnaturelle est en mesure d'achever la bataille.
Certains sont tentés de parler de messianisme. Le médiateur attendu se distingue cependant d'autres figures messianiques en ce sens que le héros n'est pas un bouc émissaire ou une victime sacrificielle innocente. Il s'agit, dans ce contexte, d'un héros révolutionnaire dont la mission n'est pas de se laisser tuer, mais de lutter par les armes afin d'éliminer les méchants et les corrompus en attendant la résurrection finale.
Le tribunal de l'impossible pardon
S'agit-il de cela ? Peut-être, mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel est de savoir comment stopper cette montée aux extrêmes et éviter à la population libanaise les malheurs qui l'attendent. Que nous le voulions ou non, chacun de nous est en partie responsable parce que nul d'entre nous n'a osé purifier sa propre mémoire. Est-il encore temps d'effectuer un sursaut salutaire comme celui qui, le 14 mars 2005, jeta tout un peuple dans les rues et sur les places publiques ? Certes, il n'est pas question de mobiliser des foules pour manifester, mais d'effectuer un sursaut salutaire de nature à mettre tout un chacun devant la réalité. Est-il possible de sortir la masse du peuple hezbollahi de son enfermement? Pouvons-nous encore purger notre mémoire de nos pestilences enfouies depuis des générations ?
Il ne sert à rien d'organiser des prières communes ou des invocations à un Dieu, ni chrétien ni musulman. Mais la société civile, avec des médias, pourrait organiser un tribunal de la mémoire avec le patronage moral éventuel de juridictions confessionnelles. Ce serait un tribunal en hommage à l'image du geste de Ghassan Tueni qui pardonna à l'assassin de son fils lors des obsèques de ce dernier. Chacun viendra regarder son vis-à-vis et lui dire : « Oui, j'ai tué les tiens. » Chacun pourra répondre : « Je te pardonne, maintenant que je le sais. » Alors, et alors seulement, le Liban pourra peut-être ne pas sombrer dans l'enfer qui s'ouvre sous nos pieds. Alors, et alors seulement, le Liban renaîtra de ses cendres.
À moins qu'il ne soit déjà trop tard.


Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve