Si justement... »
Dialogue de sourds pour une drôle d'époque : la nôtre. Peut-être évoquera-t-on un jour, avec une certaine perplexité, ces temps horribles où les valeurs s'effondraient, où les principes s'effritaient, tandis que la crise s'étalait sur fond sonore d'éclats de rire. Le fait est que nous vivons une époque d'un humour certes libre, mais qui se dégrade au fur et à mesure que les traditions se perdent. Bref, le rire d'aujourd'hui, au lieu de nous détendre, nous fait stresser, au lieu de nous faire sourire, nous fait pleurer. À la scène comme à la ville, en toute circonstance ou en toute saison, l'humour se porte, laid,vulgaire et impudent.
Du temps de Omar Zeeni à Chouchou, de Dudul à Sammy Khayat, on démythifiait, on parodiait, on multipliait les clins d'œil avec sobriété. Le sarcasme d'un Raymond Gébara, les calembours d'un Jean-Claude Boulos, les imitations d'un Oussama Turk, c'était la finesse qui prenait le dessus. C'était l'esprit de sérieux qu'on assassinait avec désinvolture. Aujourd'hui, leurs remplaçants s'engluent dans la sécotine de la vulgarité, pataugent dans les marais du ridicule et dérivent vers les îlots de la sottise. Depuis deux décennies, on assiste à un véritable recyclage de la dérision. L'appellation (non contrôlée) « humoristes » elle-même paraît démodée, vieillote et inadaptée. Moi je les appellerait « les rigolistes ». En tout cas, ce nom s adapte mieux à cette nouvelle race de zigotos qui se bousculent sur le devant de la scène ou en haut de l'affiche. On parle d'un « formidable renouveau » du rire.
Armés d'un non-sens de la rigolade de gros calibre, les tueurs à... gags tirent sur tout ce qui ne rit pas, ils infestent notre société de blagues (à part). Ils s'érigent en partitionnistes de l'humour. Tous ne sont pas des inconnus, il y a certains qui émergent du lot, qui me séduisent, comme Pierre Chamassian, Élie Rahi, André Geadah, ou encore Chadi Maroun. Mais les autres, avec leurs idées soi-disant neuves, sombrent dans la stupidité qui prévaut dans notre environnement. De plus, ils s'avèrent être de piètres interprètes. Le délire qu'ils déclenchent au sein de la petite bourgeoisie se mesure au niveau limité de la culture et de l'ignorance de cette classe de spectateurs.
Au début, ces nouveaux riches de l'humour se cantonnaient dans les petite scènes de cabaret. Maintenant, ils investissent les écrans de télévision. Telles ces émissions où l'on échange des blagues démodées, et où le présentateur chauve et mal rasé arrose ses invités de postillons aussi denses que ses plaisanteries. À tel point que les prochains invités se présentent la semaine d'après munis de parapluies pour se protéger contre ses grains de salive au débit impétueux. Il est secondé dans sa tâche par une grosse blonde luneteuse, au rire éraillé comme un vieux 45-tours microsillon, et qui s'esclaffe même quand on lui dit bonjour.
Sur une autre chaîne, on assiste à un programme similaire, dirigé cette fois par une grande brune longiligne au rire strident qui vous perce les tympans d'un bout à l'autre, et qui vous tape sur le système jusqu'à ce que migraine et otite s'ensuivent. Cette brune est secondée par une grosse brune (elle aussi), boudinée jusqu'aux ongles et qui se prétend être la reine des comiques. Il paraît qu'elle carbure, prétendent ses affecionados. En tout cas, pour moi, elle me fout les pompes.
Ces rigolistes ont besoin de sots pour exister, comme le flic a besoin du criminel, le militaire de la guerre, ou le médecin du malade. Le public est paumé, carrément abruti par ces hâbleurs qui mettent en pièces les politiciens et les artistes. En fait, c'est l'entité de l'humour qu'ils mettent en pièces, qu'ils diluent dans la laideur. Cette laideur qui s'en plaint d'ailleurs d'être autant... enlaidie. Cette laideur qui refuse d'être prise en otage entre la décadence et la dérision. Il est vrai que l'esprit de sérieux doit être battu en brèche, mais pas de manière aussi bâtarde. Et, pour nous crucifier sur l'autel de ville de la politique, pour compléter notre martyre, on nous bombarde de toc toc shows, où les politiciens rivalisent de ridicule et de mauvais goût avec ces prétendus humoristes nés de la dernière pluie. On massacre l'humour, on assassine le rire, car ces tueurs à gags sont en fin de compte payés pour ça. Ils sont là pour se payer notre tête. Une tête qui ne leur revient plus...

