Les huit randonneurs et leurs guides déploient le drapeau libanais au sommet du mont Ararat.
« On s'est très bien entendu, car on avait un même esprit d'entraide, de fraternité et de sensibilité à l'autre », estime Peter Mouracadé, 30 ans, membre de l'expédition. Avant d'expliquer que beaucoup d'entre eux sont des anciens scouts ou membres de la Croix-Rouge.
La date de l'expédition est fixée pour la mi-août, l'entraînement commence, les visas sont délivrés. Deux Libanais d'origine arménienne doivent cependant renoncer à l'ascension : le gouvernement turc leur refuse le visa d'entrée. La situation géopolitique de la région rattrape le groupe. Le mont Ararat, aussi appelé Agri Dagi, est en effet un lieu de convoitise et de controverse entre la Turquie et l'Arménie, deux pays aux relations déjà fragiles. Officiellement en Turquie, les Arméniens le considèrent comme faisant partie de leur territoire.
Une expédition réussie
Michel, Eddy, Peter, Rana et les autres débutent leur périple au Liban, le 12 août dernier. Pas moins de 23 heures de bus les attendent pour rejoindre le camp de base, situé dans le petit village de Dogubeyasit, en Turquie. Niché à 2 000 mètres d'altitude, c'est le point de départ de l'ascension pour tous les marcheurs. Après une bonne nuit de sommeil, ils partent à l'assaut du volcan et de ses 5 137 mètres. Gravi pour la première fois au début du XIXe siècle, le mont Ararat ne présente pas de difficultés techniques particulières, mais les conditions climatiques peuvent être rudes. Il faudra force et persévérance au médecin russe Fiedrich Parrot pour atteindre le sommet le 19 septembre 1829, après deux tentatives infructueuses.
La petite équipe libanaise entame quatre jours d'aventures sur le volcan aux neiges éternelles, se frayant un chemin à travers les roches noires qui surplombent les plaines. Le climat est plutôt clément à cette période de l'année, mais ils doivent faire face à des changements de température violents. « En quelques minutes, on passe d'un grand soleil à une tempête de grêle, de 20 degrés à zéro degré », s'exclame Peter Mouracadé.
Le deuxième jour est la journée dite « d'acclimatation ». Il s'agit de s'habituer en douceur à l'altitude. Objectif : éviter le fameux « acute altitude sickness », le mal intense des montagnes, qui obligerait l'équipe à redescendre. Suivant le principe de « clim high, sleep low », les huit alpinistes amateurs montent jusqu'à 4 150 mètres avant de redescendre passer la nuit à une altitude plus modérée. Grâce à cette montée en douceur, le mal des montagnes ne frappe heureusement personne. Ils n'échappent pas toutefois aux nausées, maux de tête et vertiges. Rana Samaha, une des deux femmes de l'expédition, reconnaît : « Cela était plus facile que je ne le pensais, probablement parce qu'on a suivi une bonne préparation. Le plus dur n'était pas la marche, mais l'altitude. »
Ils atteignent le sommet au cours du troisième jour, alors que la fatigue commence à se faire sentir. Ils doivent se lever à une heure du matin, afin d'arriver aux premières lueurs du jour, là où les conditions climatiques sont les plus propices. « Les derniers moments sont extrêmement difficiles, confie Peter. Je ne pensais plus à rien. Les derniers mètres étaient un véritable supplice. » La consolation : un magnifique ciel étoilé et les premiers rayons du soleil qui illuminent la vallée en contrebas. « Les paysages sont d'une telle beauté que cela remotive quand on n'a plus la force », renchérit Rana Samaha. Après cinq heures de marche, c'est enfin la délivrance : le sommet. Pour la première fois, le lundi 16 août, huit Libanais déploient fièrement le drapeau frappé du cèdre, tout en haut du mont Ararat, sous un ciel d'un bleu profond.
Entre partage et extrême solitude
Ce genre d'ascension demande une bonne préparation physique, mais aussi un mental solide. « Je n'ai jamais été aussi concentrée sur quelque chose, témoigne Rana Samaha. Dans les moments difficiles, je pensais : il ne faut pas paniquer, je dois rester calme. » Et d'ajouter que le fait d'avoir une équipe soudée, sur qui l'on peut compter, est essentiel. « On s'aide en permanence et on se motive mutuellement. On se transmet des énergies positives », assure-t-elle.
Dans le même temps, son compagnon de route, Peter Mouracadé, souligne le côté solitaire de l'expédition : « Chaque expérience est unique et personnelle, affirme-t-il. On est seul face à l'immensité et à nous-mêmes. On revit ses peurs, ses angoisses, on pense à nos proches, on se confronte à nos défauts. » Les moments de doutes et d'introspection font donc partie du voyage. « On réalise un énorme travail psychologique. On revient changé d'une telle expédition. On apprend beaucoup sur nous-mêmes », poursuit-il.
Selon Peter, la montagne donne une véritable leçon de vie. « Elle nous apprend que nos limites physiques peuvent être sans cesse repoussées. Elle nous apprend à ne pas baisser les bras. » Et de conclure : « En chacun de nous il y a des ressources nécessaires pour aller plus loin. » L'équipe est de ce point de vue unanime : « On peut atteindre de grandes choses si l'on fait preuve de détermination et de force d'esprit. »
Les huit Libanais ne sont pas prêts d'oublier cette expérience humaine exceptionnelle. Ils se préparent d'ores et déjà pour leur prochaine ascension, en quête de moments aussi forts. Bien que de telles expéditions demandent beaucoup de sacrifices en termes d'investissement financier et d'heures d'entraînement, Rana Samaha et Peter Mouracadé s'apprêtent à gravir en janvier 2011 le plus haut sommet d'Amérique latine : le mont Aconcagua, à la frontière entre l'Argentine et le Chili. Pas moins de 7 000 mètres les attendent. Leur esprit est déjà là-bas : « La montagne, c'est totalement addictif », confie Peter.


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