Se peut-il qu'un million et demi de Libanais, hommes, femmes, enfants de tous âges et religions, qui se sont donné le mot un 14 mars 2005 pour dénoncer haut et fort l'inique régime de terreur qui les brimait, se soient si grossièrement trompés ?
Je rappellerais qu'alors, Samir Geagea était en prison, Michel Aoun en exil et Saad Hariri n'était que l'héritier putatif, sans voix au chapitre de la décision.
Ce million et demi de personnes ne furent pas des moutons de Panurge, c'était pour chacun d'eux une décision strictement personnelle, courageuse, une abnégation qui les fit braver ce jour-là les embûches, les barrages, les kilomètres à pied et surtout la peur des représailles annoncées.
Puis la roue a tourné. Je ne lasserais pas le lecteur en ressassant les occasions perdues, les défections tapageuses, les événements en apparence fortuits, les petites guerres savamment cuisinées pour faire plier l'échine à ce qui restait d'une population qui se croyait immunisée par le vaccin des valeurs nationales recouvrées en ce 14 mars 2005.
Depuis, la Syrie avait bon dos. C'est tout à fait normal : elle était seule en charge du volet sécuritaire de notre pays. Plus encore, elle s'immisçait allégrement et sans exception dans tous les domaines de notre vie quotidienne, faisant la pluie et le beau temps.
Si en 1977, à force de manigances, elle était entrée chez nous par la grande porte, à la demande des parties en majorité chrétiennes, assortie d'un mandat international, elle en est sortie sous les quolibets, à l'injonction de ces mêmes mandataires et de pratiquement la majorité du peuple libanais.
Mais la Syrie est un État, une nation (mots chinois pour notre caste politique) : si elle a fait alors le dos rond et perdu une bataille, elle a tout entrepris pour gagner une guerre dont on dirait que l'issue lui est sans conteste devenue favorable.
Une nation ne peut être défaite que par une autre nation et non par un amalgame d'intérêts personnels, religieux ou politiques rassemblés autour d'une nébuleuse qu'on veut appeler État, pays, ou je ne sais quoi, qui laisse la porte ouverte à tous les courants, où on entre comme dans une auberge.
Une nation défend en premier lieu, comme un seul homme, sa propre cause ; elle n'est pas perméable à celle des autres : elle ne cède pas à tout vent, ne se laisse pas embobiner par les bobards du premier venu, qui l'utilise à ses propres fins pour la rejeter par la suite comme une malpropre.
L'histoire de notre pays est malheureusement jalonnée de ces exemples. Je n'y reviendrais pas, mais au départ il y eut de gros mensonges, tel : « La force du Liban réside dans sa faiblesse. » On a sciemment évité d'édifier une armée forte de peur que les coups d'État à répétition en Syrie et en Irak ne fassent contagion et que les politiciens d'alors puissent donner libre cours à la démesure de leurs ambitions, favorisant clientélisme et transgression des lois.
Ce n'est pas vrai qu'en intervenant dans les débats internes, souvent à l'arme lourde, l'armée aurait risqué de se désintégrer. On a tant fait pour faire admettre cette affabulation qu'elle est devenue parole d'évangile.
Et maintenant qu'allons-nous faire ? Sommes-nous revenus au statu quo ante qui prévalait jusqu'au14 février 2005, sauf que les Syriens sont absents physiquement, mais spirituellement présents à travers leurs alliés ?
Que signifie le mea culpa de Saad Rafic Hariri et son absolution d'un régime qui nous a fait voir, des années durant, des vertes et des pas mûres, sinon qu'il a désormais pris la mesure de sa fonction et de ses responsabilités, mettant ses pas dans ceux de son père, reconnu pour sa propension à contourner les difficultés d'une façon très diplomatique ?
Le président Saad Hariri, comme nous tous d'ailleurs, a bien reçu le message. La série d'incidents qui, depuis des mois, émaillent nos nuits, allant crescendo jusqu'à arriver aux batailles rangées de Bourj Abi Haïdar ne sont qu'un avant-goût de ce qui pourrait advenir si l'obstination de pointer un doigt accusateur vers la Syrie et ses alliés persistait.
Ravalant son amour-propre, faisant taire ses sentiments, il tente de sauver ce qui peut l'être encore, car à force de donner sans contrepartie, les forces du 14 Mars n'ont plus rien à offrir sauf des mots creux, qui bientôt ne pèseront plus rien dans la course démographique à la primauté de la loi du nombre.
Saad Hariri a pris sur lui de calmer ses ouailles, qui certainement ont poussé un ouf de soulagement pour des raisons qui leur appartiennent. Mais quid du camp chrétien, dressé sur ses ergots et qui fanfaronne ? Je crains fort que, comme d'habitude, nous ne fassions les frais de cette confrontation, tandis qu'une autre confrontation, plus dure encore, se précise : elle a pour titre implantation. Nous y serions tous, à coup sûr, partie prenante.


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