Je vous remercie d'avance pour le temps accordé à la lecture de ma lettre. Je sais que chez vous là-haut le temps n'a pas d'importance, mais ici-bas il court très vite. Je dirais même trop vite et dans le mauvais sens des fois. Je dis trop vite, parce que même après toutes ces années, nous ne nous sommes toujours pas remis de votre départ. En parlant du mauvais sens, j'ai voulu dire qu'apparemment, nous sommes revenus même en arrière. Retour à la case départ, comme si votre mort et celle de vos camarades n'avaient servi à rien.
Un groupe de jeunes s'est adressé à moi dernièrement avec un tas de remarques que je vous transmets ici. J'en profite aussi pour ébaucher rapidement l'état de notre patrie chérie. Vous me pardonnerez l'aspect puéril du texte, mais j'ai voulu conserver la fraîcheur des propos de cette jeunesse désabusée, que j'ai mélangés aux miens.
Avant tout, nous entendons comme un bruit de bottes. On a toujours entendu des bruits de bottes au Liban, me diriez-vous. D'accord, mais cette fois-ci, ces bottes dégagent un nuage de poussière nucléaire, et pour dire la vérité, ça me fout la trouille, pardonnez-moi l'expression. En fait oui, il me semble que le Liban soit devenu le fer de lance du conflit irano-israélo-américain. Ironiquement, nous faisons partie de la cour des grands maintenant. La question demeure : comment en sommes-nous arrivés là ? Tout ce que je peux dire, c'est qu'un groupe de Libanais nous a mêlés dans cette affaire sans même nous consulter.
Monsieur le Président, les enjeux sont grands et les risques énormes. C'est du déjà-vu pour vous , je le sais bien. Quand le Liban a assumé beaucoup plus que sa part dans le conflit israélo-palestinien, recueilli des milliers de réfugiés palestiniens, vu sa capitale détruite plusieurs fois, vous vous y êtes opposé fermement. Cette fois, les dangers sont plus graves. Il est vrai que dans le conflit israélo-arabe, nous étions directement concernés, vu notre frontière avec Israël. Mais cette fois-ci, je ne comprends absolument pas de quoi nous nous mêlons.
N'oublions pas non plus le boucan concernant le tribunal international. Un tribunal qui secoue le Liban avant même d'avoir inculpé quelqu'un ou même siégé. La perspective de voir un meurtrier inculpé une fois au moins dans l'histoire du Liban nous avait enchantés. Maintenant, cette perspective est devenue elle-même une menace, et la lumière au bout du tunnel risque de s'éteindre, malheureusement. Je devine là votre question et j'y réponds honteusement : oui, Habib Chartouni court toujours. Il s'est fait même des amis et des collègues dans le métier de tueur de présidents.
Sachez aussi que le courant électrique fait toujours défaut, que la corruption est partout, et que les embouteillages sont toujours interminables, que la justice est sélective (l'État peut se déchaîner pour de menus larcins, et laisser tranquilles des hordes armées jusqu'aux dents se déployer dans les rues impunément), etc. En somme, le pays est en mauvais état. Sans vouloir vous flatter, Monsieur le Président, nous vous avons suivi non seulement pour votre perception stratégique, mais aussi pour votre volonté d'élever le Liban au rang de nation respectable avec tout ce que cela implique comme gestion d'un pays.
Entre-temps, figurez-vous, on festoie ! Nous sommes un pays touristique, il est vrai, mais il ne faut pas se méprendre : boîtes de nuit et fêtes jusqu'au matin ne font pas un pays. L'endettement du pays est insurmontable. L'état des routes est une catastrophe. L'administration est antédiluvienne. La pollution est insoutenable. De plus, personne ne le mesure ou y remédie. La plupart des programmes électoraux de tous les pays parlent essentiellement d'économie et surtout de solutions au chômage, celui-ci étant un indicateur direct des économies nationales. Or nous au Liban, non seulement on n'en parle pas : on n'a même pas les chiffres du chômage. Chose certaine cependant : entre-temps, le Liban règle les problèmes de chômage de notre voisin.
Rien que de mauvaises nouvelles, me diriez-vous ! Eh bien non, il y en a de bonnes : nous avons du pétrole apparemment, en mer. Honnêtement , j'aurais préféré sans. Avec un voisinage géographique comme le nôtre, il nous restera des miettes, si on ne se fait pas tabasser avant. Bitter sweet.
Pour terminer sur une note plus déterminée, laissez-moi vous assurer, Monsieur le Président, que si les temps ont changé - ils seraient même de plus en plus difficiles -, eh bien nous, nous n'avons pas changé.
Votre citation favorite, extraite du livre de Marguerite Yourcenar Les mémoires d'Hadrien est toujours ancrée dans notre esprit , et nous motive : « Les catastrophes et les ruines viendront ; le désordre triomphera, mais de temps en temps l'ordre aussi. La paix s'installera de nouveau entre deux périodes de guerre ; les mots de liberté, d'humanité, de justice retrouveront çà et là le sens que nous avons tenté de leur donner... Quelques hommes penseront, travailleront et sentiront comme nous : j'ose compter sur ces continuateurs placés à intervalles irréguliers le long de siècles, sur cette intermittente immortalité. Si les barbares s'emparent jamais de l'empire du monde, ils seront forcés d'adopter certaines de nos méthodes ; ils finiront par nous ressembler. »
Dormez bien et reposez-vous, les méchants ne passeront pas. On continue...

