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Nos lecteurs ont la parole

III.- Dans le nom Liban, il y a le début de Liberté

Xavier ARMANGE
La rue appartient aux hommes et aux voitures. Embouteillages dantesques aux sorties de la ville surtout vers la montagne, stationnements partout, avec une prédilection pour les trottoirs où le piéton doit parfois sauter par-dessus les capots, désordre apparent des stations de minibus, règne du plus fort. Je connaissais les 4x4 occidentaux, déjà imposants et confortables. Je n'imaginais pas qu'il existait des engins beaucoup plus gros dont semblent raffoler les mâles libanais qui confortent leur puissance en se pavanant devant ces monstres généralement noirs et brillants comme une crosse de PM et entendent qu'on les admire. Le fait est particulièrement intéressant à observer quand ils en descendent, abandonnent leurs clefs d'un geste dédaigneux au valet service d'un beach club et qu'apparaît derrière les vitres teintées une famille siglée de la tête aux orteils, enfants déjà trop gros qui, comme leur papa, feront du bodybuilding, puis deviendront définitivement fondus dans leur graisse. Femme potiche souvent superbe, directement sortie de Vogue, qui, derrière ses lunettes Calvin Klein, affiche un mépris souverain de tout ce qui l'entoure, excepté pour sa couvaison qui la justifie. On m'a dit que c'était les expatriés qui revenaient pour frimer. Ils m'ont paru bien nombreux (voir L'Orient-Le Jour de mardi 7 et mercredi 8 septembre 2010).
Il y a aussi beaucoup de jeunes mâles partout. Souvent barbus, aux joues rasées à un millimètre qui donnent l'impression d'être recouvertes d'un bas de lycra noir. Ils paradent aussi dans les nombreuses cafétérias mode du centre. Les autres sont dans la rue, semblent traîner, que font-ils ? Rien peut-être. Les pas riches ont quand même souvent des Mercedes qui ont beaucoup donné, parfois trop. Les taxis avec ces engins pratiquent de terrifiantes courses de vitesse sur la voie rapide très efficace qui longe le littoral. Je ne remercierai jamais assez monsieur Benz pour la qualité de son matériel. Leurs conducteurs ont une foi absolue dans la fiabilité de leurs freins et, en général, ça marche.
Il y aurait un chapitre entier à consacrer aux taxis et à leur système surprenant de tarification. Passée l'arnaque habituelle du taxi de l'aéroport qui ajuste son prix sur les étoiles de votre hôtel, il faut apprendre comment marchent les compteurs. Vous pouvez les chercher, il n'y en a pas. Le mode d'emploi dès lors paraît compliqué.
Vous voulez aller de Hamra à la place des Martyrs. Vous montez dans le taxi, il y en a partout qui klaxonnent sans cesse pour racoler le chaland. À l'arrivée, ce n'est pas très loin, le chauffeur vous demande 15 000 livres libanaises. Un peu cher, pensez-vous, c'est le prix d'un taxi de Paris (8 euros), et vous payez. Même scénario, mais là vous pensez à demander le prix avant, le taxi vous facturera sans doute 8 000 ou 10 000 LL. C'est déjà mieux et assez classique, loi du marchandage. Où tout devient différent, c'est quand en montant, pour le même parcours, vous prononcez le mot magique « service ». À ce moment-là, votre taxi devient service public et deux cas se présentent. 1°- Le chauffeur, toujours un homme, acquiesce de la tête et vous montre deux doigts. Ce n'est pas une injure obscène. Vous acceptez et c'est parti. À l'arrivée vous payez 2 000 LL. Ou bien il refuse et vous dit « taxi », fixe avec les doigts le prix qu'il veut et l'on retourne à la case départ. Il peut aussi tout simplement vous refuser (...).
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué, penserez-vous ? Pourtant, quand on a assimilé la mécanique, on perçoit tous les avantages du système. Les courses « services » deviennent incroyablement bon marché (1 euro la petite course). Libre à vous si vous le souhaitez d'avoir un taxi à votre dévotion. Votre conducteur se rattrapera alors et vous paierez plus cher. Je pense que sans cette mécanique, en raison de la pauvreté des transports publics - quelque malheureux petits bus décatis -, la ville serait paralysée par les voitures. Les taxis services bon marché permettent à tout le monde de les prendre, de partager et de désengorger la cité.
Certains, un peu arnaqueurs, transforment le service en taxi abusivement. À la station Cola, j'attendais un matin un minibus pour Tyr qui n'en finissait pas de se remplir - on part quand il est plein. Un taxi me proposait avec une lourde insistance ses services : 10 000 LL seulement, pas cher du tout pour 1h30 de trajet. Il insiste, insiste, ce qui est rare, revient me chercher, il a trouvé un autre passager. On est donc en version « service » et j'imagine qu'il va prendre d'autres clients sur la route. J'accepte. Il fonce comme un délirant dans sa vieille caisse sur la portion de voie rapide qu'il emprunte par intermittence, ponctuant son parcours par des crochets au pas dans les villages pour tenter - en vain - de trouver d'autre voyageurs. Poker perdant, nous ne seront que deux. À l'arrivée c'est désormais 20 000 LL qu'il exige. Pas si simple mon cher : on a dit 10 000 LL, ce sera 10 000 LL. Le ton monte, il se met à hurler. Mais il ne connaît pas ma détermination. Ce sera le prix convenu, c'est tout. Il me jette méprisant mes deux billets de 5 000 qu'il s'empresse de récupérer, au cas où. Peut-être allons-nous en venir aux mains ? Je reste zen. Un militaire gradé qui parle anglais s'interpose. Ils pullulent car un grand festival politique du mouvement Amal doit se tenir ce jour-là dans la ville remplie de milliers de militants en vert, bannières au vent. Le taxi hurle son cas, j'explique le mien. Salomon tranche, c'est moi qui ai raison, un prix est un prix, même pas cher. Il fallait y penser avant.
Je chasse en moi l'impression d'être un infâme colonialiste en me disant que je risquais juste de passer pour un gogo de touriste.
Les voyageurs occidentaux sur les sites ou dans les villes sont très rares. Particulièrement en routard individuel. Dans les nombreux bus que j'ai empruntés, je n'en ai rencontré qu'un, un jeune archéologue français en mission à Alexandrie qui partait pour Byblos et qui a eu la surprise d'arriver à Tripoli, comme moi, mais c'était ma destination et le terminus. J'étais seul sur les sites archéologiques de Tyr. J'ai vu de rares groupes de touristes à Baalbeck, arrivés en car et bien encadrés, et des expatriés en famille (...). Reviendrai-je conquis par
ce pays pour le moins contrasté ? À l'image de ses routes aux bas-côtés jonchés d'immondices et de ces plages poubelles où la nature n'existe pas et où il faut payer pour accéder à un resort privé si l'on ne veut pas plonger dans les ordures, le Liban me paraît valoir mieux que ses apparences. Il y a cette force de vie qui fait qu'un pays détruit une fois encore se reconstruit et se prépare à une nouvelle prospérité. Une information du jour fait état de prodigieux gisement de gaz et de pétrole offshore au large des côtes. Comment les intérêts particuliers gèreront-ils cette manne - si elle se confirme - dans le système démocratique d'un État très affaibli, plutôt porté sur l'individualisme et où les services publics sont défaillants ?
Quand on a été phénicien, perse, égyptien, grec, romain, byzantin, arabe, franj croisé, ottoman, et j'en oublie beaucoup, qu'on a même été un peu français et qu'on a survécu à mille massacres, pillages, dévastations des uns et des autres, on ne peut qu'avoir le désir d'affirmer son identité libanaise. Et dans le nom Liban, il y a le début de Liberté.

Xavier ARMANGE
La rue appartient aux hommes et aux voitures. Embouteillages dantesques aux sorties de la ville surtout vers la montagne, stationnements partout, avec une prédilection pour les trottoirs où le piéton doit parfois sauter par-dessus les capots, désordre apparent des stations de minibus, règne du plus fort. Je connaissais les 4x4 occidentaux, déjà imposants et confortables. Je n'imaginais pas qu'il existait des engins beaucoup plus gros dont semblent raffoler les mâles libanais qui confortent leur puissance en se pavanant devant ces monstres généralement noirs et brillants comme une crosse de PM et entendent qu'on les admire. Le fait est particulièrement intéressant à observer quand ils en descendent, abandonnent leurs clefs d'un geste...
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