Le signataire des lignes dont nous entamons aujourd'hui la publication est un écrivain qui vient de passer une semaine au Liban et qui, nous écrit-il, tente de renouer avec le récit de voyage, un genre dans lequel avaient excellé les Renant et les Albert Londres.
En posant le pied sur le tarmac de l'aéroport international Rafic Hariri, une chaleur lourde me saisit, suffocante. Elle n'est pas allégée par une brise de mer qu'on s'attendrait à ressentir soufflant de la Méditerranée. L'air est pesant. L'approche de la ville a été spectaculaire. Sur les collines pointues, ocres, arides, sculptées de ravins de pierraille, s'enroulent les rubans miroitants des routes et des cultures en espaliers. Plus loin, la haute montagne tachée du vert sombre des forêts ou pelée par le désert. Sur les flancs ourlés par la Grande bleue la ponctuation de cubes clairs, de plus en plus dense, forme bientôt un unique champ de béton, vu de haut comme des tiges de maïs que l'on vient de faucher, dressé à perte de vue qui s'élève au centre et gravit la montagne en s'estompant dans les brumes de chaleur.
Beyrouth
J'ai appris, juste avant d'arriver, que des affrontements sanglant avec des armes de tous calibres avaient opposé l'avant-veille, à Beyrouth-Ouest, deux groupes, et que plusieurs quartiers s'étaient embrasés. Bilan : trois morts, de nombreux blessés et des dégâts matériels importants. Mon taxi minimise, le contraire m'aurait étonné : « C'est un incident isolé. » Si je comprends bien, se tirer dessus à l'arme lourde, c'est juste pour ne pas perdre la main. En entrant dans la pénétrante qui conduit au centre-ville, il m'indique que c'est là, dans le quartier de Bourj Abi Haïdar, que l'on s'est entretué. « C'est un incident isolé, maintenant c'est fini. » Ça ne me rassure guère, pas plus que les chars postés en embuscade aux coins des rues, les automitrailleuses qui patrouillent et les soldats en armes dans les casemates de sacs de sable à certaines intersections. Je m'habituerai.
Dès que je suis déposé à mon hôtel, en plein cœur de Hamra, le quartier animé et commerçant à majorité musulmane du centre ouest, j'achète, dans une petite librairie arabe qui est restée intacte depuis les glorieuses années soixante, un exemplaire de L'Orient-Le Jour, le grand quotidien en langue française du Liban, et je tente de comprendre quelque chose à la situation.
Après des années d'une sauvagerie impitoyable, après avoir versé des pleurs sincères sur le sort terrible de ses habitants distillé chaque jour sur nos chaînes de télévision, je croyais, comme beaucoup de nos compatriotes, Beyrouth reconstruite et pacifiée.
Cette bouffée de violence prouve qu'il n'en n'est rien. Le calme relatif régnait depuis 2008. Les commentateurs, avec des points de vue différents, s'accordent pour dire que la prochaine publication de l'acte d'accusation par le Tribunal spécial pour le Liban, concernant l'assassinat de Rafic Hariri, mettrait en cause le Hezbollah et que celui-ci, très actif dans le pays, entendait présenter un « échantillon » de la puissance de ses milices en cas de mise en accusation. Cette fois-ci, ce sont deux milices lourdement armées - le Hezbollah et les fondamentalistes des Ahbaches - qui se sont affrontées, mesurées peut-être. Des centaines de miliciens ont pris le contrôle de la rue, s'affrontant à coups de roquettes et d'armes automatiques tandis que les quartiers voisins s'embrasaient. L'armée régulière du Liban, elle, n'est intervenue que tardivement, ce dont se félicitent les commentateurs car le pire a été ainsi évité. Certains avancent aussi que les Syriens ne seraient pas indifférents à faire monter la pression. On parle aussi des Israéliens, l'ennemi de l'extérieur.
Et puis il y a le ras-le-bol du peuple, et même du petit peuple, car, je m'en apercevrai, tous les Libanais ne sont par riches et instruits. Coupures de courant, eau de piètre qualité, prix qui augmentent. Épiphénomènes qui ne sont pas faits pour calmer les esprits surchauffés par une canicule qui dure, pénible en pleine période de ramadan. C'est une entrée en matière intéressante pour moi qui découvre ce petit pays à la longue histoire. Je m'en apercevrai bientôt, il n'y a pas de réponses faciles à des questions compliquées.
C'est d'ailleurs ce que me dira la charmante hôtesse de l'office du tourisme : « Si vous croyez que vous allez comprendre un pays que ses habitants eux-mêmes ne comprennent pas, vous vous trompez. » Aujourd'hui, après une semaine passée à sillonner avec les moyens locaux, du nord au sud, d'ouest en est, cette contrée fatigante pour un voyageur individuel, je sais que je ne le comprendrai pas. J'en ai pris mon parti. Encore un parti de plus dans un pays qui n'en manque pas !
Ce qui est frappant ici, c'est la diversité culturelle, politique et religieuse du Liban, réputé depuis longtemps pour être, à un carrefour de civilisations, une plaque tournante pour les échanges, la communication, le commerce. Un pays de tolérance, c'est le ministère du Tourisme qui l'écrit...
Très vite, en découvrant à pied la ville et ses quartiers si différents, marqués par les croyances (musulmans de diverses obédiences, catholiques, maronites, orthodoxes, évangélistes...) et par la volonté - et les moyens sans doute - des habitants de les transformer ou de les garder dans leur aspect traditionnel, je suis surpris par la pesanteur des contacts. Pas de sourires, pas de complicité sur un trottoir, dans un magasin. Ces petits regards-étincelles échangés qui manifestent une empathie. Les Libanais, que l'on nous vend traditionnellement comme très accueillants - les Italiens de l'Orient -, me paraissent fermés, pas hostiles, mais sans aucune envie de contact. Sans doute faut-il attribuer ces attitudes aux inquiétudes du moment, à la crainte de reprise d'hostilités, au ramadan, à la peur de l'autre peut-être tout simplement. L'histoire n'a-t-elle pas montré le bien-fondé de ces inquiétudes ? Beaucoup possèdent des armes, certains en portent sur eux, au cas où, officiellement, Israël passerait à l'attaque. Mais aura-t-on besoin du péril juif pour s'en servir ? Les échanges sont souvent réduits au minimum, avec quelques gestes qu'il faut décrypter dans les taxis, les échoppes. Jamais de bonjour, moi qui me suis fendu au début d'un « Salam alekoum ! » certainement pas très approprié, j'ai arrêté. Pas d'au revoir, ni de merci. Je persiste malgré tout dans mon « shukran ». S'il s'agit de monter dans un bus ou de passer une porte, c'est toujours le plus fort qui gagne. Je suis encore un de ces naïfs qui croient qu'un minimum de courtoisie améliore la vie quotidienne. Quelques années plus tôt, j'aurais dit que beaucoup de gens me semblent mal élevés ; c'est un jugement de valeur qui paraît aujourd'hui un peu ringard. Pourtant ?
Obstacle de la langue peut-être aussi. Alors qu'en arrivant à l'aéroport on est surpris, et ravi, de voir que toutes les indications sont en arabe, anglais et français, alors qu'en regardant du taxi les façades des boutiques on découvre que bon nombre d'enseignes et de slogans font référence à la France, il est difficile de trouver quelqu'un qui parle la langue de Molière. Quelques personnes âgées, mais moins que je ne le pensais, quelques jeunes instruits parfois. Ce serait aussi une erreur de croire que tout le monde parle anglais, loin de là, et si je réussis à me faire comprendre à la station de bus Charles Hélou ou à Cola, c'est avec un minimum basique. Ça tombe bien car personne ne semble décidé à engager une conversation.
(À suivre)

