Zeina el-Khalil, comme une madone de « quatrocento » ?
Rencontre avec une jeune femme aux propos feutrés, aux confins du timide. Tout à fait à l'opposé de ses écrits jubilatoires, sorte de feux d'artifice mêlant poésie et témoignage. Des écrits d'une charmante et festive insolence.
Presque menue dans sa robe longue noire, les cheveux de jais, avec quelques mèches blanches (déjà !), sagement ramassés sous un « bandeau-mandil » à petites pierres colorées, les traits doux comme une madone du « quatrocento », Zéna el-Khalil contraste avec l'aura un peu sulfureuse de son livre impudent, incendiaire, jouissif, mais aussi poignant, intitulé en toute simplicité : I Love You Beirut : A Memoir (éditions Saqi, 218 pages).
Certes, une ode d'amour, rédigée dans une langue anglaise aux phrases courtes. Une langue souple, moderne, nerveuse, parfois crue, rapide comme ce siècle strident. Une ode vibrante à une ville passionnément aimée. Mais aussi mémoires d'une jeune fille agitatrice des consciences, révoltée et heureuse à la fois de vivre au Proche-Orient, et farouchement vouée à l'hymne de la liberté.
Dans ces pages bruissantes de vie, une jeune fille guère portée à être facilement rangée (ou cataloguée !), se confie à ses lecteurs. Non pas dans un triste lamento, mais en une fête colorée où le sang, les larmes et les confettis ont des mots qui résonnent forts et tintent comme de joyeuses clochettes. En toute franchise et sincérité. Dans une fiction puisée de la réalité. En ne laissant pas à l'ombre les flirts avec les garçons, les coups de cœur, les verres de vin ou de whisky, les clopes grillées dans des night-clubs bondés, à fumées douteuses, tandis que les kalachnikovs des milices font en toute indécence la ronde. Frénésies de jeunesse où amitié et amours sont les affaires d'une traversée humaine, expériences d'identité entre deux villes tentaculaires et démentes. Entre New York après le 11-Septembre et un Beyrouth croulant sous les bombes des Israéliens en un funeste juillet.
Portrait surtout d'une ville folle au rythme dingue d'une société aux contrastes violents, marquée au fusain charbonneux avec sa mosaïque bigarrée de communautés tous crins...
Un livre traduit déjà en italien, portugais, suédois et espagnol, mais pas en français...Une traduction allemande est en cours.
« Ce livre, loin d'être un produit à sensation, dit Zéna el-Khalil, est né d'un besoin de tout dire durant l'année 2006, lors de l'invasion israélienne. Comme je trouvais que les médias tardaient à réagir devant une situation intolérable, où on avait besoin d'aide, j'ai commencé, à travers mon carnet d'adresses, à envoyer partout des e-mails. Ensuite, j'ai ouvert un "blog". C'est alors que la presse étrangère (Guardian Newspaper et BBC) est entrée en contact avec moi... Entre-temps, je perdais ma meilleure amie, décédée d'un cancer. Dans ma tourmente, je devais exprimer ce que je ressentais. Tout a fusionné et ce furent les premiers feuillets, comme une confidence libératoire, une thérapie. Occulter la vie, la comprendre et s'en approcher sans crainte de l'âge qui avance, c'était cela qui nourrissait mon inspiration... »
Pour Zéna el-Khalil, lire (exclusivement en anglais, tout comme parler, car elle n'utilise pas un seul mot en arabe !) est une passion impérative. Elle dévore les œuvres complètes des auteurs qui l'attirent. Le dernier en date est Stephen King.
Pour cette championne de karaté (« mais je n'ai jamais agressé quelqu'un », dit-elle, baissant les paupières de confusion), la musique a aussi sa place dans sa vie. « Hard metal, hip-hop arabe, musique africaine (elle qui a vécu longtemps au Nigeria), ainsi que le groupe palestinien Dam ou Rayes Beik », égrène-t-elle en souriant. Une fille dans le vent pour qui l'Orient et la modernité occidentale ont des correspondances
évidentes.
Un nouveau livre en chantier pour cette artiste à l'étonnante flexibilité, elle qui, de ses propres aveux, « ne peut être enfermée dans une seule boîte » ?
« Je ne pense pas, souligne-t-elle, car ce livre a été écrit après une situation. L'écriture demande trop d'engagement et je ne suis pas un écrivain (!). Si j'ai du style ? Je crois que oui, j'ai un style. Et je le définis non pas par le défi de la poésie, mais de la poésie dans le défi... »


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