« Tes yeux sont si profonds qu'en me penchant pour boire, j'ai vu (...) s'y jeter à mourir tous les désespérés », chante le poète. En plongeant dans les yeux de l'histoire, on voit que le dépérissement de l'État s'est déclaré dès 1969, avec cette convention du Caire concédée aux fedayine intrus parce que le gouvernement libanais, divisé, n'avait pas pu donner ordre à la troupe de les mettre au pas. Les camps palestiniens s'étaient mués en forteresses comme en bases de départ pour une invasion progressive du pays hôte en commençant par le Arkoub. Chassés de leur pays puis de la Jordanie, les Palestiniens ont su se créer chez nous un État dans l'État sous le prétexte de vouloir libérer leur patrie à partir du Liban. Mais malgré le projet américain de leur permettre d'effacer le nom du Liban de la carte pour en faire carrément leur État, ils n'ont pas pu aller plus loin que de se tailler un petit royaume au Liban-Sud, et copartager Beyrouth-Ouest avec le Mouvement national. Car ils étaient contrés par le pays chrétien qui n'acceptait pas de se laisser faire. Du reste, les Palestiniens ont été assez vite pris en étau par les Syriens puis par les Israéliens. Les premiers les ont contenus en 1976, quand ils étaient sur le point d'écraser le pays chrétien. Et les seconds les avaient balayés du Sud, lors de l'incursion de 1978, puis à Beyrouth-Ouest, lors de l'invasion de 1982. Un nettoyage complété par les Syriens, qui avaient forcé Yasser Arafat à quitter Tripoli, son ultime refuge au Liban, pour Tunis.
Mais le mal était fait et d'autant mieux que, bien naturellement, il était hautement contagieux. Des armes, tout le monde a voulu en avoir comme les Palestiniens. Les milices de parti et les cantons ont fleuri, l'armée elle-même se scindant en bandes rivales. Tout au long des décennies, les tentatives de redonner corps à l'État, un État de droit central et souverain, ont été contrées systématiquement par d'innombrables parties, locales ou étrangères. Le plus souvent, à l'imitation des Palestiniens de 1975, les protagonistes soutenaient que le maintien de l'armement milicien était nécessaire pour combattre l'ennemi israélien. Qui prenait à son tour cet armement irrégulier comme prétexte pour continuer à occuper le Sud. Tandis que les Syriens y voyaient un justificatif pour prolonger indéfiniment leur occupation du reste du pays.
Aujourd'hui, il est évident que le plus infranchissable des obstacles sur le chemin de l'État certifié est le faisceau barricade de l'armement milicien. Malgré la table ronde des chevaliers du dialogue, l'État reste à l'état de vague projet sous étude paresseuse. Car personne ne veut le considérer comme une entité une et unique occupant tout le paysage. Les uns scrutent de préférence, dans la forêt de Brocéliande, le saule pleureur irano-syrien, les autres s'émerveillent devant le palmier égypto-saoudien, le chêne français ou le séquoia américain. Tous prétendent qu'ils sont libanais, mais dans quelle mesure, on reste en droit de se le demander. Leur comportement commun fait que, d'une manière à peine camouflée, le Liban se retrouve au temps où il était placé, par rapport à la Grande Porte, sous la protection de six puissances occidentales qui prenaient chacune sous sa coupe une des communautés libanaises principales. Aujourd'hui donc, n'étant pas uni, le Liban n'est pratiquement pas dégagé de tutelle, sauf que les Syriens doivent désormais en partager le suc avec d'autres convives.
Pour tout dire, c'est le jeu des miroirs convexes et concaves qui se font face, ou la vieille devinette de l'œuf et de la poule : sans État fort, chaque groupement local, confessionnel ou partisan, continue à puiser ses forces au-dehors ; et sans retour de tous à la matrice du cèdre, pas d'État fort !


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