Finalement, nous sommes introduites dans le bâtiment principal, le moins beau de tous les bâtiments officiels, qui sont pour la plupart d'anciens palais. Le siège du président a peut-être connu des jours meilleurs, mais là, la décoration est réduite au minimum, un vilain parquet sur le sol et très peu de meubles. On nous explique qu'Ahmadinejad n'aime pas le luxe et les ors des palais. De condition modeste, il est resté très simple et proche de la population. Selon un de ses conseillers, il posséderait encore une voiture Peugeot datant de 1987. Au cours de son premier mandat présidentiel, il se rendait chez son père (qui était encore vivant) dans cette voiture, ignorant les consignes de sécurité et les voitures de fonction. Certains l'accusent de faire du populisme, mais l'homme a refusé de vivre dans l'un des nombreux palais transformés en sièges officiels des responsables, préférant louer une simple maison tout près du périmètre de sécurité.
Le ministre et la délégation qui l'accompagne sont introduits dans un petit salon blanc où les portes sont capitonnées. Un arrangement de fleurs artificielles orange trône sur une petite table et un superbe tableau en trois dimensions orne le mur. Soudain le ministre des AE, Manouchehr Mottaki, entre pour excuser le retard, la réunion du Conseil des ministres iranien s'étant prolongée au-delà du temps prévu. La conversation porte sur la colonie libanaise en Afrique et Mottaki semble bien connaître les détails de la présence libanaise dans ce continent. Il profite de cette attente pour raconter une histoire sur l'ancien Premier ministre Rafic Hariri en visite en Chine. Lorsque le Premier ministre chinois lui a demandé quel est le nombre de la population libanaise, Hariri aurait répondu 3,5 millions. Et le Premier ministre chinois lui aurait alors demandé : « Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous ? »
20 h. Chami est introduit dans un salon aux dimensions modestes et aux lourdes tentures qui donnent une impression oppressante. C'est là que l'attend Ahmadinejad. Avec ses petits yeux et son large sourire, il ne ressemble pas vraiment à l'image que donne de lui la presse internationale. Il multiplie les effusions à l'égard du ministre libanais pour bien montrer son attachement à ce pays. Il lui tiendra ensuite la main pendant une partie de l'entretien et au moment de sortir dans le vestibule. Ahmadinejad semble comprendre l'arabe même s'il préfère parler en persan. Il commence par exprimer sa satisfaction face à la consolidation de l'équation armée-population-résistance et affirme son admiration à l'égard de l'armée libanaise qui a, selon lui, affronté l'armée israélienne avec un grand courage. S'adressant aux Libanais, à travers le ministre Chami, il déclare : « Vous êtes en train d'écrire l'histoire et de donner un exemple au monde. Vous vous construisez un grand avenir. »
À une question de L'Orient-Le Jour, il répond : « J'ai hâte de me rendre au Liban et je serai très heureux de visiter le Sud, et d'exprimer ainsi de vive voix ma solidarité avec les habitants de cette région. Si toutefois, le ministre m'invite », ajoute-t-il en se tournant, tout sourire, vers le ministre Chami. Ahmadinejad explique ensuite qu'il espère se rendre au Liban après la fin du jeûne du ramadan, mais il ajoute que ni la date ni les détails de la visite n'ont encore été fixés.
Avec le ministre Chami, il revient sur les derniers détails des incidents au Sud et salue la cohésion entre l'armée et la population, insistant comme les autres responsables iraniens sur l'importance de l'unité interne libanaise.
L'entretien dure quarante-cinq minutes et Ahmadinejad tient à raccompagner la délégation jusqu'au grand escalier d'entrée. Il se prête volontiers au jeu des photos avec les journalistes libanaises, appréciant leurs efforts vestimentaires pour respecter les usages en Iran.
Le clou de la visite terminé, le message est clair : la République islamique d'Iran veut renforcer ses liens avec le Liban, considérant ce pays comme un tremplin vers le monde arabe et cherchant par ce moyen à contourner les sanctions qui lui sont imposées ainsi que l'isolement politique. D'ailleurs, c'est bien le ministre Mottaki qui a relancé le ministre Chami pour avancer dans le processus de supprimer les visas entre le Liban et l'Iran et le ministre Chami a révélé avoir présenté un dossier à ce sujet au Conseil des ministres.
Mottaki a d'ailleurs donné un dîner en l'honneur du ministre Chami au siège du ministère des Affaires étrangères, un superbe palais à quelques mètres du siège du président. Il insiste même pour prendre des photos dans la féérique « salle des miroirs » digne de la galerie des Glaces au château de Versailles.
Dans l'immense salle à manger où le service respecte toutes les règles d'un protocole à l'ancienne, Mottaki égrène devant ses convives des souvenirs de sa carrière diplomatique, notamment une rencontre avec la secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice à Charm el- Cheikh, lors de la réunion pour l'Irak. Aux invités suspendus à ses lèvres, il explique que la diplomatie est du grand art et grâce à elle, on peut faire passer beaucoup de choses. Mottaki sait bien de quoi il parle, lui qui mène la diplomatie de son pays avec patience et subtilité dans une étape cruciale pour l'Iran.
Le secrétaire général du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah, était virtuellement présent à une partie du dîner, puisque son discours d'hier soir a été évoqué et le ministre iranien a précisé qu'en Iran, les gens l'écouteront aussi, s'attendant à ce qu'il fasse d'importantes révélations. Nasrallah a d'ailleurs une place particulière en Iran, où population et responsables parlent de lui avec un mélange de respect et d'admiration.
Mottaki accompagne ensuite le ministre Chami jusqu'à l'aéroport, soucieux jusqu'au bout d'honorer son visiteur. Il est vrai que la visite du ministre libanais des AE, en dépit de sa brièveté, est de la plus haute importance. Son timing est à lui seul un symbole, entre les sanctions contre l'Iran et la menace du TSL, elle montre qu'entre Téhéran et Beyrouth, les liens sont forts.


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