Non à la peur, à la mentalité de peur qui a fini par être manipulée dans un but de mobilisation sectaire, non à la mentalité d'assistanat, aux diversions sur la « présence des chrétiens en Orient » pour éviter le vrai problème des libertés religieuses et la sauvegarde du tissu religieux pluraliste du monde arabe...
Les intervenants au colloque ont cherché à dépoussiérer des idées en vogue, au Liban et ailleurs, en vue d'un diagnostic lucide, opérationnel et d'une stratégie de capacitation (empowerment) ciblée sur les acteurs. À quoi sert en effet de formuler des recommandations, avec des « mots valises », s'il y a pénurie d'acteurs ou si les acteurs sont démotivés et disséminés.
« Il faudra, souligne-t-on, briser la mentalité de l'angoisse et le rapport maladif de dépendance. Une Église ouverte, cela implique de l'assurance. Il y a un danger pour l'ensemble du catholicisme dans le monde. L'Église d'Orient, à la base même du christianisme, a surtout besoin de ressourcement. Youakim Moubarak, parmi tant d'autres, était un homme d'exception... Cela suffit de se comporter en quémandeur. Cela suffit la diversion dans des dialogues, le plus souvent identitaires, qui éludent, et pour éluder, les vrais problèmes, dont les problèmes de légalité et de justice sociale... »
Les interventions et les débats portent sur trois axes : « La gestion démocratique du pluralisme religieux dans le monde arabe » (Ibrahim Chebli, Georges Corm, Antoine Messarra, Jana Tamer, Nather Simhairi, Mgr Salim Ghazal) ; « Expériences et témoignages de convivialité et de service » (Souad Slim, Melhem Khalaf, Élie Ghanem, Mgr Grégoire Haddad) ; et « Des acteurs pour l'Église » (Mgr Élie Haddad, Mgr Issam Abou Khalil, Hoda Nehmé, Boutros Labaki, Sami Nader, Antoine Corban).
Il ressort des documents du colloque trois idées-forces :
1. Changement de mentalité : Le terme mentalité figure en italique dans l'Exhortation apostolique pour souligner qu'il faut insuffler un esprit nouveau ou renouvelé aux actions de l'Église au Liban. Contrer notamment la mentalité de la peur et sa propagation, et la lamentation sans perspective d'action et d'engagement. Passer aussi de la mentalité d'assistanat, qui a souvent servi à développer des attitudes de paternalisme et de clientélisme, à la culture du développement qui porte les chances de durabilité (sustainability).
2. Libertés religieuses pour tous : On avait longtemps appréhendé de poser le problème crucial des libertés religieuses dans le monde arabe et en faveur de tous, en conformité avec les normes élémentaires des droits de l'homme et pour la sauvegarde du patrimoine religieux pluraliste du monde arabe.
Pourquoi cette crainte de poser le problème dans toute son ampleur ? Les victimes des atteintes aux libertés religieuses sont aussi des musulmans libéraux et fidèles à l'esprit de l'islam ! Poser le problème exclusivement en termes identitaires et de « présence chrétienne » et, en ce qui concerne les musulmans, de chiisme, de sunnisme..., est révélateur d'une contagion sioniste à une période où le sionisme, avec son idéologie d'espace identitaire, vit l'impasse la plus aiguë de son histoire.
Les libertés religieuses, qui ne se réduisent pas à la liberté de culte, impliquent aussi la liberté de changer de religion, de croire, ou de ne pas croire, ou de croire à sa manière à condition de ne pas porter atteinte à l'ordre public. Elles impliquent aussi une part d'autonomie personnelle en matière de statut personnel, des libertés culturelles, la non-discrimination dans la participation à la vie publique, un espace public neutre... C'est aujourd'hui qu'il faut poser, avec le plus d'ampleur, le problème des libertés religieuses en vue de la sauvegarde du tissu religieux pluraliste du monde arabe, en opposition radicale avec l'idéologie du sionisme nécessairement agonisant à moyenne ou longue échéance.
3. Des acteurs pour l'Église : Une intervention sur la formation du clergé a été centrale dans les travaux du colloque. Quels vont être en effet les leviers des résultats du Synode du Vatican pour le Moyen-Orient, prévu pour le 10 octobre 2010 ? C'est l'Église au sens exhaustif, c'est-à-dire les institutions, le clergé, les associations actives, les personnes déterminées et engagées...
« L'imagination est plus importante que le savoir », disait Einstein. Aussi des propositions et des exemples normatifs sont exposés pour agir, et non seulement réagir, en faveur de l'enracinement chrétien et pour contrer l'émigration et les ventes foncières qui constituent un gerrymandering foncier qui brise le tissu pluraliste libanais.
On propose notamment un fond d'investissement, des politiques de justice sociale pour tous et, plus généralement, l'engagement de l'Église dans la défense de politiques publiques et d'intérêt général. L'Église du Moyen-Orient a déjà assez de preuves tangibles que celui qui veut sauver sa vie, avec cloisonnement, peur et repli, la perdra. D'autres aussi seront des perdants, mêmes s'ils n'en a pas, aujourd'hui, conscience.
Quelle décadence que des chrétiens, pionniers avec des partenaires d'autres communautés, de la Renaissance arabe (al-Nahda) et des droits de l'homme, deviennent aujourd'hui mus par le complexe de la dhimmitude et de la protection ! La protection réside dans l'État de droit. Quand un régime politique a des problèmes avec sa minorité, c'est qu'il en a beaucoup avec sa propre majorité. Bien sûr en termes de démocratie et de culture de légalité, et non d'appartenance identitaire.
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, professeur, coordonnateur du mastère en relations islamo-chrétiennes, USJ

