Pour le Liban comme pour tous les pays, le problème de la croissance est sans cesse d'actualité. Ce que montre la théorie économique, c'est qu'il y a et il n'y a à la croissance que trois moteurs : l'investissement privé, l'investissement public et les exportations. Dans une économie relativement petite comme celle du Liban, il devient assez vite clair que les exportations jouent et doivent jouer un rôle privilégié. Elles sont en effet un moyen d'associer le pays à la croissance plus large et plus diversifiée du reste du monde. Cette ouverture vers l'extérieur doit se faire en priorité vers les zones dynamiques et riches de la planète. Or un effet de mode est en train de brouiller la réalité. Il est de bon ton d'annoncer le déclin des pays occidentaux et de saluer par exemple les performances spectaculaires de la Chine ou du Brésil. Si ces deux pays ont connu ces dernières années en effet des taux de croissance élevés, il s'agissait d'un phénomène de rattrapage qui mettait moins en lumière leur efficacité présente que leur inefficacité passée. Aujourd'hui, la Chine qui représente 25 % de la population mondiale assure 7 % de la production mondiale. Et la part du Brésil n'arrive pas à atteindre les 3 %. En revanche, l'Union européenne qui représente 7 % de la population mondiale réalise 25 % de la production mondiale. Les pays du G7 (États-Unis/ Canada ; Japon ; Royaume-Uni, Allemagne, Italie, France) représentent 50 % de la production mondiale. Avec une population plus de dix fois plus nombreuse, la Chine produit encore moins que le Japon. En outre, les économies émergentes souffrent d'un problème nouveau, l'accélération de l'inflation. Cette situation est normale, au point que les économistes qui ont pu constater une telle accélération dans toutes les économies en forte croissance dans un conteste de rattrapage lui ont donné un nom : l'effet Balassa Samuelson.
Que faut-il en conclure pour l'économie libanaise ? Que la grande erreur serait de se laisser aller aux mirages des pays dits « émergents ». La « sino-béatitude » ou la « brésilâtrie » seraient dangereuses. Il n'est pas question de nier le redressement économique des émergents ni même de le déplorer, bien au contraire : tous les pays ont droit à une croissance forte, surtout quand l'histoire les en a artificiellement privés dans le passé. Mais il s'agit d'identifier sans parti pris convenu les zones à porter de transport du Liban qui sont des marchés porteurs. Malgré ses plans de rigueur, l'Europe, qui a surmonté la crise de l'euro au point que cette devise a repris sa marche ascensionnelle face au dollar, reste le lieu d'un vaste marché ouvert à qui sait s'y insérer, et ce dans des conditions juridiques stables et claires. Et aux portes de l'Europe, la Turquie, qui reste relativement fermée sur le plan économique - le commerce extérieur ne représente que 20 % de sa production - mais qui est en train de s'ouvrir dans une logique d'insertion économique méditerranéenne est un pays émergent tout aussi prometteur que les pays d'Extrême-Orient.
L'économie réclame le long terme car elle est faite de tendance lourde qui ne se corrige que lentement. Pour le Liban, la tendance de sa géographie et de son histoire est de compter sur la Méditerranée plutôt que sur les fantasmatiques BRIC.
*Professeur à l'ESCP Europe, l'École des mines et à l'ESA Beyrouth. Chroniqueur pour le journal Le Monde et directeur de la revue Sociétal.
En coopération avec : ESA
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