Rechercher
Rechercher

Économie - Analyse

Entrepreneuriat et pouvoir

d'Abdel-Maoula Chaar*

Le tissu économique libanais se caractérise par l'existence d'une multitude de firmes familiales qui réussissent souvent de façon remarquable. Quelquefois, ces mêmes entreprises s'écroulent au bout de quelques décennies d'existence. Le point de clivage se situe généralement au moment où le fondateur doit passer le flambeau à ses successeurs. Certains entrepreneurs réussissent cette opération haut la main alors que d'autres se retrouvent incapables de la mener à bien et engagent un bras de fer avec leurs héritiers. Au mieux, ces derniers refusent la confrontation et se retirent de l'entreprise familiale. Au pire, l'entreprise se trouve plongée dans une guerre de succession qui la paralyse complètement. Dans les deux cas, il s'agit d'un échec.
Ce type de conflit est pour le moins étrange. Il oppose des personnes qui ont tout pour être unis, et bien souvent les principaux protagonistes ne comprennent pas eux-mêmes comment ils sont arrivés à une telle situation. En effet, le fondateur a créé a priori son entreprise à l'intention de sa descendance. D'ailleurs, il ne manque pas de le rappeler en affirmant : « Mais pourquoi je fais tout ça ? C'est pour eux ! »
Vraiment ? Plusieurs théories ont été élaborées pour expliquer l'acte entrepreneurial. Dans le cas qui nous intéresse, la plus intéressante est sans doute celle qui fait de la création d'entreprise un acte de rébellion : l'entrepreneur révolté du fait que la société ne lui reconnaît pas la place qui estime être la sienne décide de changer la donne en créant sa propre entreprise. Il y a donc dans l'acte entrepreneurial une aspiration à la reconnaissance, certains psychologues de l'entreprise allant même jusqu'à évoquer un désir d'amour.
L'entreprise permet à l'entrepreneur d'assouvir ces besoins. Il en est le pivot (toutes les décisions passent par lui) et il est quasiment vénéré par les « compagnons de la première heure » qui lui vouent une admiration sans borne. Ces caractéristiques sont liées à un type de pouvoir qualifié par le sociologue Weber de « charismatique ». Ce qui est très intéressant dans cette situation est que le statut du détenteur du pouvoir (l'entrepreneur) est lié à la légitimité que ses subordonnés accordent à ses décisions qu'ils appliquent sans discuter. Ces considérations philosophico-psychologiques prennent toute leur importance lorsqu'on observe ce qui se passe au moment où l'« héritier » commence à travailler dans l'entreprise. Aux yeux des employés, il est investi de l'autorité que lui donne sa position familiale et il n'hésite pas à appliquer ses instructions. Ce seul fait altère la position du fondateur. Elle remet en question son autorité absolue, et partant le statut qu'il s'est forgé. Sa réaction naturelle est alors de verrouiller de façon autoritaire les processus de décisions, ce qui ne manque pas de créer des tensions qui peuvent aller jusqu'à l'explosion.
Il ne s'agit pas bien sûr de la seule raison de ces crises, mais il est intéressant de constater que les entreprises familiales qui réussissent à se transformer en grande firme développent généralement une culture d'entreprise forte fondée sur les valeurs du fondateur. C'est ainsi que l'entrepreneur voit sa relation à l'entreprise transformée : en imprimant ses valeurs dans les processus de l'entreprise, il peut s'en détacher sans l'abandonner. D'une façon un peu mélodramatique, on pourrait dire que son esprit perdure grâce à l'action de l'entreprise. Finalement, c'est peut-être là que résident la vrai reconnaissance et le vrai pouvoir.

* Abdel-Maoula Chaar, spécialiste en stratégie et théorie des organisations - Centre de recherche, d'études et de développement (CRED) de l'ESA.

En coopération avec : l'ESA
d'Abdel-Maoula Chaar* Le tissu économique libanais se caractérise par l'existence d'une multitude de firmes familiales qui réussissent souvent de façon remarquable. Quelquefois, ces mêmes entreprises s'écroulent au bout de quelques décennies d'existence. Le point de clivage se situe généralement au moment où le fondateur doit passer le flambeau à ses successeurs. Certains entrepreneurs réussissent cette opération haut la main alors que d'autres se retrouvent incapables de la mener à bien et engagent un bras de fer avec leurs héritiers. Au mieux, ces derniers refusent la confrontation et se retirent de l'entreprise familiale. Au pire, l'entreprise se trouve plongée dans une guerre de succession qui la paralyse...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut