Les Palestiniens au Liban : entre les droits fondamentaux et les risques politiques.Photo Michel Hallak
Fort heureusement, conscientes du clivage apparu dans le sillage immédiat de la réunion du Parlement au cours de laquelle la proposition de loi Joumblatt a été rejetée, les forces du 14 Mars ont décidé d'assumer, avec maturité, ce dossier complexe et de coordonner leurs positions à ce sujet.
C'est ainsi que les Forces libanaises, le Courant du futur et certains ministres concernés comme Boutros Harb (Travail) et Sélim Sayegh (Affaires sociales) ont fini par s'entendre sur les grandes lignes d'une nouvelle proposition de loi raisonnable qui accorderait un surcroît de droits sociaux et humanitaires, sans déboucher sur des « droits civils », notamment le droit de propriété, qui imposeraient au Liban, à long terme, des obligations contraires à ses intérêts.
Ce travail a été fait parallèlement à une envahissante et maladroite campagne des organisations palestiniennes, orchestrée d'abord par les organisations proches de Damas, et à laquelle l'OLP a emboîté le pas, dans son désir de faire bouger un dossier apparemment bloqué.
Il ne fait pas de doute, ajoutent les sources citées, que le dossier méritait toute l'attention des Libanais concernés par la solidarité humaine et politique qu'ils doivent à leurs frères palestiniens. Encore fallait-il éviter les pièges qui pourraient être tendus au Liban par une partie de la communauté internationale, ouvertement favorable à l'implantation des Palestiniens dans leurs pays d'accueil. Une communauté parfaitement consciente que « le droit de retour » que les Palestiniens invoquent, au nom de la résolution 194 de l'ONU de 1948, est un droit nominal qui n'a aucune chance de se concrétiser sans une écrasante défaite militaire d'Israël que peu de stratèges envisagent comme une possibilité.
Du reste, dès l'accord d'Oslo (1993), aujourd'hui dépassé, l'OLP avait pratiquement renoncé à ce droit sur lequel Israël faisait preuve d'une grande intransigeance. Mahmoud Abbas adhérait à cette forfaiture, quelques années plus tard, en vertu d'un « accord secret » avec Yossi Beilin, architecte des accords d'Oslo, alors ministre de la Justice, dont la presse avait révélé l'existence. La Jordanie avait, pour sa part, décidé la rupture de ses liens juridiques avec la Cisjordanie, prenant ses distances à l'égard d'Israël qui cherchait à la présenter comme une Palestine de substitut, puisqu'une forte proportion de sa population était formée de Palestiniens. Au cours des dernières années, l'Égypte, l'Irak et les États du Golfe ont de leur côté expulsé les Palestiniens par milliers.
Tout cela pour dire qu'en définitive, la diaspora palestinienne sait bien que, tout en affirmant verbalement son attachement à la Palestine historique, elle est condamnée à résoudre dans les pays d'accueil actuels ou futurs les problèmes engendrés par la création d'Israël et son expansionnisme, à moins d'envisager la vie dans un état de guerre permanent qui aurait pour corollaire un état de misère permanent pour des centaines de milliers de réfugiés.
Le Liban en est donc à devoir assumer, aujourd'hui, cette somme énorme de contradictions. Le débat, à n'en point douter, est brûlant. La présence des Palestiniens au Liban a été le détonateur de la guerre civile et, malgré un travail de mémoire et de clarification méritoire de l'OLP et de certains partis comme les Kataëb, cette profonde blessure s'ouvre toutes les fois qu'il est question à nouveau des Palestiniens du Liban, en tant qu'entité.
Dans ce débat, le caractère éthique des enjeux le dispute à la raison d'État. En effet, les conditions de vie dans les camps palestiniens sont précaires, quoi qu'on en dise, et les organisations palestiniennes ne se privent pas de capitaliser sur cet aspect des choses. Cependant, la proportion des réfugiés palestiniens résidant au Liban, par rapport à la population totale, étant la plus élevée du monde arabe - les statistiques manquent à ce sujet, mais il n'est pas impossible que les Palestiniens au Liban représentent plus que 10 % des quelque 4 à 4,5 millions de Libanais -, tout débat sur le statut social et humanitaire des Palestiniens revêt une dimension non seulement sociale, humanitaire ou purement économique, mais également existentielle et identitaire.
Toutes les fois que la question est soulevée surgit immanquablement le spectre d'une implantation rampante - ouvertement dénoncée, mais poursuivie de façon occulte - qui romprait gravement l'équilibre démographique sur lequel repose le pays et modifierait la composition de son tissu social et religieux. Or le Liban a déjà eu à souffrir d'une naturalisation détournée de milliers de Palestiniens grâce à des documents falsifiés à la faveur du décret de naturalisation signé, au début des années 90, par le président Élias Hraoui. En fait, la hantise secrète nourrie par certains partis représentatifs des chrétiens, c'est de voir les Palestiniens obtenir par des pressions politiques ce qu'ils n'ont pu obtenir par une guerre qui a coûté au Liban trente ans de captivité, fait 200 000 morts et forcé près d'un million de Libanais à émigrer.
Ainsi, sous l'angle éthique, une amélioration des conditions de vie des Palestiniens s'impose, mais sous l'angle de la raison d'État, cette amélioration doit être qualifiée. L'un des moyens envisageables pour résoudre ce dilemme, et concilier conditions de vie digne et rejet de l'implantation, c'est de remplacer la précarité existentielle de la vie des Palestiniens par une précarité juridique de façon à empêcher juridiquement les droits sociaux dont ils peuvent jouir d'évoluer vers des droits permanents en tant que propriétaires-résidents. C'est dans cet esprit que le ministre du Travail, Boutros Harb, affirme que « le bail assure aux Palestiniens le même service social que le droit de propriété ».
« Comment peut-on parler d'accorder des droits aux Palestiniens se trouvant au Liban avant d'en connaître le nombre exact, et d'en calculer l'impact social et économique? » relèvent enfin les sources citées plus haut. L'ambassadeur Abdallah Abdallah, représentant de l'OLP au Liban, a jugé hier que le chiffre de 488 000 à 500 000 avancé pour le nombre de Palestiniens au Liban doit être vérifié, précisant qu'un recensement est en cours à cet effet, qui prendrait plusieurs mois. Pour établir leur nombre exact, il faudrait ajouter au nombre des Palestiniens arrivés au Liban après 1948 et de leurs descendants ceux des Palestiniens arrivés au cours des vagues ultérieures, notamment en 1967,1969 et 1973, et de leur descendants. Sachant cela, ne serait-il pas plus sage de renvoyer d'autant l'examen de la question, et de ne pas trancher, sous le caractère de « double urgence », une question qu'on pourrait regretter doublement ?


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine