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Nos lecteurs ont la parole

L’illusion de la singularité libanaise

Francis DOUMET
Le discours trop souvent servi à l'opinion publique libanaise évoque une République libanaise unique au monde par sa diversité communautaire. Ensuite, cette « spécificité » libanaise est généralement exploitée par les partisans du confessionnalisme pour justifier ce dernier. Mais cette conception ignore une importante réalité, qu'il existe bel et bien une multitude d'autres pays pluriels, tels la Suisse, la Belgique, ou encore Singapour. D'autres pays même, comme le Nigeria et la Bosnie-Herzégovine, ont une ressemblance encore plus profonde avec le Liban étant donné la composition de leurs tissus communautaires composés plus ou moins également de musulmans et de chrétiens. De surcroît, ces pays appliquent sans exception, et à l'image du Liban, une variante du consociativisme, un modèle politique prônant le partage du pouvoir entre différentes communautés.
Le consociativisme a été conçu initialement comme solution théorique à la répartition équitable du pouvoir entre communautés de pays profondément divisés. En pratique, cependant, ce système fini par exacerber les divisions internes. Il échoue à établir une identité nationale qui puisse supplanter l'appartenance communautaire. Plutôt, le discours politique national cède place au discours communautaire, ne faisant qu'exacerber les tensions sectaires et augmentant les tiraillements politiques. Libanais, nous continuons, à travers nos générations de politiciens, surtout parmi les rangs chrétiens, à subir ce système, qui ne cesse de révéler ses défauts. Le consociativisme libanais, devenu confessionnalisme avec l'amalgame des communautés et des religions, a entraîné le pays au bord du gouffre à maintes reprises. Mais par peur du changement, nous restons attachés à ce système archaïque, mis en place alors que le concept du Liban moderne était encore embryonnaire, afin, soi-disant, de sauvegarder le pays des mauvaises intentions que pourraient avoir certaines communautés. Mais aujourd'hui, plus personne ne remet en cause l'existence même du pays du Cèdre. Il est donc grand temps d'évoluer d'un système politique sectaire basé sur la suspicion vers un système politique moderne, national, basé sur la confiance et le respect d'autrui.
Les problèmes du consociativisme ne se limitent point au Liban. Chypre, qui a expérimenté le système libanais en 1960, reste lamentablement divisée jusqu'à nos jours. La Belgique d'aujourd'hui est tiraillée entre tendances séparatistes flamandes, d'une part, et désirs supranationaux francophones, d'autre part. Tout comme le Liban deux ans après elle, la Belgique avait mis six mois pour former son gouvernement en 2007, au lendemain d'un désaccord sur les fondements mêmes de l'État belge. Les Pays-Bas, quant à eux, ont vu les défauts du consociativisme et l'ont aboli complètement en 1967. Singapour, pour sa part, avait décidé simplement de désengager le public de la politique à travers l'établissement d'un régime autocratique.
La déconfessionnalisation au Liban bénéficiera à nombre de parties prenantes. D'abord aux jeunes qui rêvent d'une patrie moderne, laïque, où les tiraillements politiques céderaient la place à la prospérité économique. Mais surtout à la communauté chiite, simplement en vertu du nombre de ses adeptes. Marginalisée depuis longtemps, c'est dès lors à travers le Hezbollah que la communauté fait entendre sa voix. En effet, aujourd'hui, le Hezbollah tient farouchement à ses armes alors que les Israéliens ont depuis belle lurette quitté le Liban-Sud, non pas pour libérer la Palestine ou pour défendre l'Iran en cas d'attaque israélienne, mais pour assurer et maintenir sa position de force, d'influence, et de décideur sur la scène politique libanaise. Ainsi, si le parti de Dieu venait un jour à désarmer, dans le contexte actuel, qui donc continuerait à lui prêter oreille ? Une opportunité en or se présente donc au Liban : échanger la déconfessionnalisation contre le désarmement final et inconditionnel de toutes les milices, dont le Hezbollah. Le Liban récupérerait l'intégralité de sa souveraineté avec le désarmement du Hezbollah, alors que la communauté chiite obtiendrait une part plus équitable du pouvoir comme conséquence de la déconfessionnalisation.
La déconfessionnalisation nécessitera un dialogue national, un second Taëf en quelque sorte, mais en continuation du premier. Elle se ferait par étapes, avec l'établissement d'un Sénat comme le prescrit l'accord de Taëf. Le Sénat maintiendrait la parité islamo-chrétienne en attendant l'abolition totale du confessionnalisme. L'Assemblée actuelle, quant à elle, verrait ses quotas communautaires éliminés directement, les députés devant alors être élus à la proportionnelle dans une circonscription unique afin de promouvoir des discours politiques nationaux aux dépens de discours purement sectaires. La transition vers un système législatif bicaméral créerait un dynamisme entre les deux Chambres, chacune faisant pression sur l'autre afin d'élaborer les lois. De plus, une nouvelle loi sur les partis serait promulguée, qui rendrait hors la loi toute formation à homogénéité communautaire. Ainsi, pour recevoir l'autorisation du gouvernement, tout parti politique devrait afficher un manifeste politique laïc, distinct et bien précis. Afin de favoriser l'association entre communautés sur base de convictions politiques, seuls deux partis politiques pourraient être autorisés dans un premier temps ; l'un de droite et l'autre de gauche. L'exécutif, pour sa part, pourrait suivre un modèle à la suisse ou à la bosniaque, où la présidence ne serait plus assurée par un individu mais collectivement, par des représentants de chaque communauté. Chaque représentant assumerait la présidence à tour de rôle, et le Premier ministre serait choisi par la collective à laquelle il appartient. Après un délai adéquat décidé à l'avance, le Liban ferait l'ultime transition vers un système complètement laïc, où le Sénat ainsi que l'exécutif ne serait plus sujets à aucune restriction communautaire.
Le modèle décrit ci-dessus n'est qu'une suggestion susceptible de servir de base pour une potentielle déconfessionnalisation. Mais une chose est certaine : sans une évolution politique dans ce sens, le Liban restera figé dans une ère de tiraillements et de stagnation politique aussi bien qu'économique.

Francis DOUMET
Le discours trop souvent servi à l'opinion publique libanaise évoque une République libanaise unique au monde par sa diversité communautaire. Ensuite, cette « spécificité » libanaise est généralement exploitée par les partisans du confessionnalisme pour justifier ce dernier. Mais cette conception ignore une importante réalité, qu'il existe bel et bien une multitude d'autres pays pluriels, tels la Suisse, la Belgique, ou encore Singapour. D'autres pays même, comme le Nigeria et la Bosnie-Herzégovine, ont une ressemblance encore plus profonde avec le Liban étant donné la composition de leurs tissus communautaires composés plus ou moins également de musulmans et de chrétiens. De surcroît,...
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