En Bretagne, avant la Seconde Guerre mondiale, les hommes de religion se mêlaient aussi des histoires de ballon rond. Du moins, c'est ce que l'on nous raconta, il y a quelques mois, devant une assiette qui, tout juste vidée d'une part de Kouign amann suintant le beurre, s'apprêtait à accueillir une crêpe dont le destin ne pouvait être, lui aussi, que beurré. Bretagne oblige.
Il était un village breton sis sur les rives verdoyantes d'une rivière nommée Goyen. Le village, organisé comme il se doit autour d'une église, avait eu le bon ou mauvais goût, question de point de vue, de basculer politiquement vers le radical socialisme. Radical socialisme néanmoins breton, c'est-à-dire qui ne rechigne pas à faire ses Pâques. À l'époque qui nous intéresse, le premier représentant de ce mouvement politique était le maire du village, un tailleur de costumes appelé « Le Père » par ses deux fils.
Comme dans tout bon village de campagne en ce temps-là, la vie s'articulait autour d'une trinité réinventée : le maire, le curé et l'instituteur. Dire que le curé ne faisait pas preuve de charité chrétienne à l'égard de l'instituteur relève de l'euphémisme. Un dimanche, sous les pierres sombres de l'abside, le maître des lieux avait lancé à ses ouailles un avertissement en forme de fatwa : celui qui accordera le souper et le gîte à l'un des hussards noirs de la république sera excommunié. Menace qui, entre parenthèses, fut mise à exécution.
Avec le maire, les relations n'étaient pas plus chaleureuses, comme en témoigne aujourd'hui les élans du fils, septuagénaire à la mémoire vive qui ne peut s'empêcher d'accoler - et sur le mode exclamatif de surcroît - le qualificatif de « fasciste ! », à chaque mention du curé. Curé aujourd'hui mort et enterré, à l'instar du « Père » qui était maire.
Dans les années quarante, le village s'étalait sur 8 hectares, comptait entre 2 et 3 000 habitants et... deux équipes de foot. Celle du maire et celle du curé. Deux équipes dont chaque rencontre donnait lieu à une véritable bataille rangée dans le village.
Au matin, probablement, d'une de ces mini-guerres civiles alimentées à l'hydromel, le maire, homme réfléchi et tolérant, selon son fils, décida que cette scission footballistique prenait un tour décidément trop ridicule. Et ce d'autant plus que le village présentait les premiers symptômes d'une hémorragie démographique au profit des grandes villes.
Résolu à réconcilier ses administrés autour du ballon rond, le maire enfila son costume du dimanche et s'en vint à l'église, une fois n'était pas coutume, prier le curé de considérer une fusion des deux équipes. Après avoir froidement écouté la requête du maire, le curé se fendit d'un laconique : « Je vais réunir un conseil ecclésiastique. » Le maire leva un sourcil surpris. Cette histoire de ballon valait-elle une telle messe ? Résolu à jouer jusqu'au bout la partition de la réconciliation, le maire ravala son étonnement teinté de déception, se leva, tendit une main ferme mais néanmoins amicale au ministre de Dieu et lui dit qu'il attendrait sa réponse. Une semaine plus tard, le curé montait le chemin - une fois n'était pas coutume - menant à la maison du maire. Le maire l'accueillit comme il se doit, avec un bol de café au lait, une pile de crêpes et une motte de beurre salé. Quand le maire lui lança un « alors ? », le curé répondit : « Quand on mélange dans un même panier des pommes saines et des pommes pourries, c'est tout le panier qui pourrit. »
Peu sensible à l'effort fourni par le curé au niveau de la métaphore, le maire, dans un élan furibard, se redressa, envoyant sa chaise valdinguer vers la cheminée. Dans un silence aussi pesant que le ciel breton avant la tempête, il pointa, d'un doigt qui ne supportait aucun appel, la porte au curé.
Il fallut attendre les années cinquante et la retraite du curé, pour que les deux équipes du village soient enfin unifiées.

