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Nos lecteurs ont la parole - Échos De L’Agora

Les héritiers de Gobineau

Si les grands théoriciens du racisme pseudo-scientifique, comme Gobineau et Vacher de Lapouge, devaient revenir sur terre, il est probable qu'ils ne feraient plus appel aux sciences délirantes que furent, jadis : la craniologie, la phrénologie, l'anthropologie physique et le darwinisme social. Aujourd'hui, il y a mieux : la biologie moléculaire et les neurosciences qui sont instrumentalisées par un champ disciplinaire pour le moins curieux, la sociobiologie.
Grâce à l'instrumentalisation de la biologie moléculaire, certains tentent de justifier une identité collective, tribale ou nationale, par des gênes. Le déterminisme génétique pourrait ainsi servir à véhiculer des lieux communs en les maquillant d'un vernis que nul ne peut contester. Comment pourrait-on, en cette période de modernité, démentir les « preuves » avancées par des hommes vêtus de blanc, au milieu de laboratoires sophistiqués, censés clore le bec à toute critique de bon sens ?
Quant aux neurosciences modernes, il suffit que le premier amateur de bricolage pseudo-scientifique vous montre le schéma d'un cerveau et de circuits de neurones pour qu'il se permette de dire les pires contre-vérités. Il vous affirmera mordicus que vous devez définitivement abandonner la superstition qui veut que le fait de penser précède celui d'agir. On vous somme d'admettre, schémas énigmatiques à l'appui, que vos pensées ne sont que les sécrétions de vos cellules nerveuses, au même titre que la salive, les crachats, les sécrétions fétides et putrides de vos intestins. Il n'y aurait, somme toute, aucune distinction épistémologique entre l'urine, par exemple, et un vers d'Homère ou de Shakespeare.
Cela fait trois siècles que des hommes peu scrupuleux, usent et abusent de n'importe quel sophisme pseudo-scientifique, afin de pouvoir répandre ce que Léon Poliakov appelle « Le Bréviaire de la Haine » dont nous avons vu les conséquences néfastes sur l'humanité au siècle dernier.
La génétique des populations, science moderne éminemment respectable, permet de décrire certaines migrations qui ont eu lieu dans le passé. Elle n'autorise en rien de pouvoir forger un « discours sur les origines » et de justifier, de toute pièce et a posteriori, une identité collective fantasmatique, comprise comme une « essence » intemporelle. La génétique des populations ne nous fait pas remonter au Big-Bang de l'Homo Sapiens mais autorise d'avancer des hypothèses vraisemblables en paléontologie par exemple ou en histoire des migrations des peuples. Cependant, habilement utilisée, la même génétique des populations pourrait se voir pervertir en un discours idéologique justifiant des prétentions « identitaires », avec le risque d'exclusion de l'Autre que cela recèle. Récemment, on nous a annoncé la découverte d'un « gène phénicien » que se partageraient les personnes « libanaises de sang ou de cœur » (L'Orient-Le Jour, 22/06/2010) qui désirent ardemment connaître la vérité de leurs origines : « Ont-elles des ancêtres libanais, proches ou éloignés, du temps des Phéniciens, des Croisés ou autres » ( loc. cit ).
Tout cela paraît si anodin, si inoffensif, si objectivement scientifique. Mais derrière les mots de la science innocente, quel discours cherche-t-on à promouvoir ? Quel est donc ce gène et pourquoi serait-il « phénicien » ? Serait-il également sémite, ou cananéen ou arabe, avant de se retrouver dans le génome des amateurs du tribalisme identitaire que sont les libanais d'aujourd'hui et du particularisme breton comme semble l'insinuer l'article de L'Orient-Le Jour ?
Ce gène induit-il certains comportements incontrôlables comme l'impossibilité de se concevoir soi-même comme étant une personne humaine, c'est-à-dire une fin en soi ? Ce gène serait-il en mesure d'expliquer le pourquoi de ces haines indépassables qui font que les peuplades sectaires de ce pays passent leur temps, depuis deux siècles, à s'étriper sur des questions des « ancêtres » et des « origines » ? Ce gène permet-il de comprendre pourquoi les fantasmes des origines empêchent ceux qui le portent de se doter d'un livre d'histoire digne de ce nom ? Ce gène autorise-t-il certains choix politiques comme le fait de se montrer extrêmement susceptible au qualificatif « arabe » chez certaines personnes ? Cet assemblage de molécules organiques entraîne-t-il un état d'ébriété nationaliste d'un autre temps ? Ce gène mystérieux serait-il responsable de cette surprenante qualité libanaise qu'on peut appeler « le syndrome du retournement de veste » ? Last but not least, ce gène serait il la cause principale de l'impossibilité congénitale et absolue de penser des notions élémentaires comme « Espace public » et « État » ?
Jadis, l'excellent Enea Sylvio Piccolomini (1405-1464), le plus grand des humanistes, l'homme le plus lettré et le plus sage de son temps, monta sur le trône de saint Pierre à Rome sous le nom de Pie II. C'est sans doute la plus belle des figures des grands pontifes romains. Cet homme de foi, de science et de lettres, avait l'habitude de suggérer à tout interlocuteur saisi par la fièvre identitaire de l'origine collective : « Pourquoi ne pas remonter au ventre d'Eve ? ». Dans ses mémoires, il traite ce genre de dérive idéologique, d'une expression latine dont la traduction serait : « futilités délirantes ».
La science, la vraie, est innocente de tout cela car la science authentique est d'une grande modestie. Ses vérités et ses certitudes peuvent être remises en cause à tout moment. Une affirmation qui ne serait pas falsifiable n'est pas scientifique disait Karl Popper. On peut comprendre le malaise de certains, angoissés par la course du temps et souhaitant juguler cette angoisse en se figeant dans un instantané des origines. Mal à l'aise avec eux-mêmes et, surtout, avec tous les « Autres », ils cherchent une place dans la grande chaîne des êtres. Le grand Cuvier disait que « la place est assez grande depuis les singes jusqu'aux mollusques ».

* Professeur d'anatomie
Professeur d'histoire et philosophie des sciences biomédicales
Si les grands théoriciens du racisme pseudo-scientifique, comme Gobineau et Vacher de Lapouge, devaient revenir sur terre, il est probable qu'ils ne feraient plus appel aux sciences délirantes que furent, jadis : la craniologie, la phrénologie, l'anthropologie physique et le darwinisme social. Aujourd'hui, il y a mieux : la biologie moléculaire et les neurosciences qui sont instrumentalisées par un champ disciplinaire pour le moins curieux, la sociobiologie.Grâce à l'instrumentalisation de la biologie moléculaire, certains tentent de justifier une identité collective, tribale ou nationale, par des gênes. Le déterminisme génétique pourrait ainsi servir à véhiculer des lieux communs en les maquillant d'un vernis que nul ne peut...
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