Beaucoup de bruit pour rien. C'est souvent le cas. On fait souvent beaucoup de bruit alors qu'on pourrait ne pas. De bruit et de fureur. De fureur de vivre sûrement. Le bruit, c'est la vie. Et Beyrouth est une ville bruyante. Klaxons, chantiers, musique, gens qui crient et gens qui pleurent. Couche sonore sur couche sonore, au final on a une cacophonie propre au Liban. Une espèce de combo où chaque son couvrirait l'autre. Comme dans les anniversaires d'enfants où les cris des petits sont annihilés par les beats des chansons « techno » pour gosses à un neurone. Ça rend tout le monde nerveux. Et au final, ça n'a servi à rien. La musique devient très vite du bruit et on ne l'apprécie plus. Dans n'importe quel bar ou roof top, alors que personne ne se déhanche, la musique est à fond. Pourtant, on est là pour prendre un verre, papoter, draguer. No way. Impossible de s'entendre ou de se faire entendre. Alors on se regarde en chien de faïence et on finit par faire un tour en voiture... Y a rien de plus génial qu'une musique qui résonne dans les amplis ou dans un casque. Elle prend au corps, au cœur, à la tête et on s'enivre de mélodies jusqu'à pas d'heure. En dansant ou en hurlant les yeux plein de larmes, peu importe, mais là, la musique n'est pas un bruit. C'est un art. Mais pourquoi donc les gens s'obstinent-ils à s'abasourdir de la sorte ? Pourquoi se coincent-ils le cerveau entre les « vibes » ou le tempo d'un morceau de transe ? Pour s'anesthésier peut-être. Pour ne pas s'entendre sûrement. Ça a le mérite d'être efficace. Plus le son est fort, moins la voix intérieure peut s'exprimer. C'est pratique. On s'endort devant la télévision sans penser à rien. On se lève devant la télévision sans penser à rien. Bruit de fond, bruit d'ambiance. Un politique méconnu qui s'exprime sur la nouvelle loi de l'audiovisuel (qui s'en fout ?), une bimbo qui dispense ses conseils sur l'éducation des gosses, une rediff de « mousalsal »..., qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. On mange devant la télévision. On vit devant la télévision. On parle au téléphone au volant, en se douchant, en travaillant. On parle, on écoute. Du bruit. Tant qu'il y a du bruit, il y a de la vie. Ça s'engueule au-dessus, ça hurle, ça s'entre-tue. C'est bien, ils s'aiment, se haïssent, se réconcilient. Mais au moins, eux, ils vivent. Parce que si le silence est nécessaire, vital, il est souvent synonyme de malaise. Silence radio. On ne se parle plus, on ne se dit plus rien, on ne se dispute plus. Et le silence se fait de plomb. Plus rien ne se dit et ça fait mal. C'est une question d'habitudes et de tradition au Liban. On passe beaucoup de choses sous silence. Hypocrisie, adultères, violences. Chut. Les non-dits sont beaucoup plus significatifs que n'importe quelle parole. Tout comme ces histoires qui font du bruit. Un tintamarre. Elles sont disputées à mort, il l'a trompée, elle l'a quitté. Beaucoup de bruit pour rien. Des histoires sans importance ou qui ne regardent que les protagonistes. C'est là que le silence aurait été d'or. Mais c'est typique. Un phénomène que l'on retrouve partout, dans toutes les sociétés du monde. On cache l'important et on souligne le superficiel. Et comme on ne peut pas tout dire, alors... on danse, comme dirait l'autre. Et puis on chante. Comme ça on n'entend pas les conneries des politiques, les enfants qui geignent, le marteau-piqueur qui sévit depuis trois ans, le camion qui bloque la rue, les commérages qui détruisent une réputation, le jugement des autres, la jalousie de la voisine, les inepties sorties par la vendeuse, les émissions télé qui ne veulent rien dire, les mixages pourris de DJ soi-disant branchés, les remontrances des parents, les battements d'un cœur qui va mal... Et de temps en temps, comme ça, sans crier gare, le silence s'impose. On ne supporte plus cette chanson/machine dans la tête. Alors silence. On éteint la télé, on range son téléphone, on passe la première et on va vers ailleurs. La mer, la montagne, une « hezzezé » sur un balcon et le silence. Rien. Pas un bruit, pas un mouvement, pas un son. Rien. Le bruit du vent dans les arbres. Un oiseau qui gazouille. Et aucune parole. Aucun mot. Rien. Juste avant l'agitation de l'été. Le vide. Silence... on tourne.
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