Longtemps, les yogas sutras furent transmis à l'oral. C'est ainsi qu'Isabelle Morin Larbey avait choisi pour thème de son séminaire les koshas, ou enveloppes, parce que, pour les Indiens, le corps est précisément composé de plusieurs enveloppes : le corps de matière, le corps subtil et le corps causal (l'âme). Le continent indien dispose d'ailleurs de dix noms pour désigner le corps, signe de toutes les subtilités et de toutes les nuances y afférentes. Seules une écoute fine et l'attention... permettent de percevoir ces subtilités. C'est ce que le yoga vise à développer. Et combien avons-nous besoin ici, au Liban, de cette conscience et de cette écoute, happés comme nous le sommes par des schémas figés, frénétiquement répétés à l'identique, par nos peurs archaïques, le déni, le nombrilisme et le dogmatisme.
Par sa dimension philosophique et humaniste, par-delà le religieux, le yoga peut être fédérateur dans la mesure où son leitmotiv est l'ahimsa (non violence, ne pas nuire) grâce auquel Gandhi a pu transformer l'Inde. Fédérateur, parce que basé sur la connaissance de soi via la médiation corporelle, avec tout ce que les Indiens entendent par corps ; parce que le corps ne ment pas, parce qu'il est humilité et qu'il en est ainsi pour tout un chacun, qu'il soit juif, musulman, chrétien ou hindouiste. Alors que les sens sont tournés vers l'extérieur, a fortiori dans le Liban d'après-guerre, le yoga veut les ramener vers l'intérieur. Vers cette écoute du corps pour une meilleure connaissance de soi, parce que « le corps dit de nous ce que l'on ignore de lui », comme le fait remarquer Mme Morin Larbey, qui cite Lacan, au passage, pour qui « le corps devrait nous étonner plus que ça ».
La psychanalyse et le yoga se rejoignent en ce que tous deux cherchent à révéler l'inconscient et par là à libérer les énergies. Le travail sur le matelas, sous-tendu à tout instant par le travail du souffle, a justement pour but de développer une plus grande conscience des choses et de mettre le corps dans un état vibratoire de captation des choses subtiles. Se tourner vers soi non pas pour un retrait du monde, mais, bien au contraire, pour une mise en relation conséquente, une disponibilité à l'autre, à la rencontre. Pour ce faire, il faut au préalable s'alléger, se débarrasser de ce qui est de trop (au sens psychologique) ; pour pouvoir créer de l'espace et donc du temps.
Plus on modifie notre espace intérieur, plus on modifie notre relation au temps. En Inde, on demande d'ailleurs kala « quel temps avez-vous » et non « quel âge avez-vous » ? Pour les natifs de ce continent, l'espace du cœur est aussi un lieu de transformation. Encore faut-il oser le temps - dans un temps d'immédiateté - et le cœur. Ce dernier met la compétition et le jugement hors sujet. « Tout jugement est une réponse orpheline de la question », disait un rabbin que cite Mme Morin Larbey, laquelle corrobore : « Tout jugement est mortifère », puisqu'il est figé, non animé par le souffle lequel souffle est à l'origine de la relation et de la vie. « Le souffle de Dieu planait sur les eaux », se plaît à rappeler cette dame qui puise aux sources des grandes religions, des mythes fondateurs, de la psychanalyse autant que du yoga.
Se réconcilier avec le corps multiple
Le souffle, c'est la dilatation, la joie. Or, la dilatation, la transformation réclament du temps, du cœur, de l'ardeur, de la disponibilité... En explorant le champ d'expériences qu'est le corps, en nous donnant le courage d'aller voir ce qui nous fait peur, le yoga nous appelle à nous réconcilier avec ce corps multiple, à le retrouver et le célébrer, célébrant ainsi la vie. L'exploration permet la connaissance, la confiance - on a peur de ce qu'on ne connaît pas. C'est pour cela qu'à la fin d'une pratique on ressent cette dilatation, parce qu'on est en terrain connu qui redonne confiance. Oser l'aventure sur le matelas, dans des postures difficiles à tenir, tout en se dégageant « de l'ornière du résultat », selon l'expression de René Char. Pour le plaisir du chemin. Ainsi, dans l'engagement qu'il suppose, le renouvellement de l'expérience... le yoga s'avère plus « un désir d'être » qu'« une volonté d'avoir ».
Isabelle Morin Larbey raconte à ce titre une anecdote significative : à un juif qui disait au rabbin, tout fier : « Rabbi, rabbi, j'ai traversé le Talmud trois fois. » Le rabbin répondit : « Mais est-ce que le Talmud t'a traversé ? » Se laisser traverser ; se laisser imprégner, toucher ; s'en donner le temps, l'espace... Pour cela, lâcher prise, ce qui ne veut pas dire se laisser aller ; se détacher, ce qui ne veut pas dire être indifférent, pointe Mme Morin Larbey. Un travail d'équilibriste, tout en nuance ; d'où la difficulté parce qu'il appelle la vigilance. « Aisance et fermeté » de concert, tout en consentant à l'environnement : telle est la devise de la présidente de la Fédération. Car le yoga est aussi affirmation et conscience de cette relation perpétuelle de l'être vivant au cosmos.
On sort de ce séminaire au départ alourdi, parce que conscient de tout le travail qu'il y a à faire ; mais la perspective de ce travail est aussi réjouissante. Alourdis aussi, parce que prenant conscience de nos limites. Dans son élan brut et premier, l'énergie vitale nous souffle : « Je désire tout, je peux tout. » Mais elle se heurte à l'épreuve du réel, lequel, vu ainsi, vient nuire à l'élan, au désir, à l'être. Le périple du peuple hébreu dans le désert du Sinaï, quittant une terre de servitude pour une terre où « coulent le lait et le miel » ; le parcours d'Arjuna dans la Bhagavad Giîta, entre désespoir et éveil, peut être lu comme figure d'un chemin d'humanité allant du « tout ou rien » à la joie de la rencontre et du partage. Ainsi, le yoga vient-il nous offrir une voie pour unir la lune et le soleil. Si l'homme s'est redressé depuis le quadripède, c'est qu'il peut avoir accès quelque part à l'équilibre, remarque Isabelle Morin Larbey. La pratique du yoga est la quête de cet équilibre.
On sort vacillant de ce séminaire, de tout ce que l'on a pu absorber sans l'avoir encore digéré, mais curieux, désireux de poursuivre la route. La curiosité anime le désir, et c'est ce qui compte au final.

