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Liban - Rencontre

Emmanuel III Delly de passage au Liban : « Je mourrai à Bagdad »

De passage au Liban, le patriarche des chaldéens, Emmanuel III Delly, évoque la situation de son pays et déplore les déformations dont elle fait l'objet dans l'opinion.

Le patriarche des chaldéens, Emmanuel III Delly, au siège de l’archevêché, à Beyrouth. Photo Fady Noun

Le patriarche des chaldéens (catholiques d'Irak), Emmanuel III Delly, est un homme aussi tourmenté par la guerre qui dévaste son pays que par la manière dont en parle la presse. À l'écouter, on a presque l'impression qu'après la guerre, ce dont l'Irak a le plus souffert, ce sont les médias.
De passage au Liban, après une visite de quelques jours à Chypre, à la rencontre de Benoît XVI, il nous reçoit à Hazmieh, au siège de l'archevêché chaldéen du Liban, construit au temps de Saddam Hussein. De fait, un partie du discours du patriarche consiste à dénoncer une presse qui parle jusqu'à la nausée des souffrances des « chrétiens d'Irak » en escamotant complètement celle des autres Irakiens, dont les souffrances ne sont souvent pas inférieures.
C'est pourquoi sa première réponse à ceux qui l'interrogent sur « la situation des chrétiens en Irak » est défensive. « Je sais bien que, quoi que je dise, vous finirez par écrire ce qui vous plaît ! » lance-t-il au journaliste qui se prépare à lui poser sa première question : « Où va l'Irak ? »
Pour lui, il n'existe pas d'abord des chrétiens et des musulmans, mais des Irakiens. Il manifeste une conscience presque naïve, mais authentique de son identité nationale. Et, à l'image de la question posée, la réponse est confondante dans sa banalité : « L'avenir est à Dieu. Nous sommes tranquilles. Tout va très bien. » Comme ça, tout simplement et brutalement.
Tout en ayant un sens aigu de ses responsabilités - il assume ses responsabilités au patriarcat chaldéen depuis 46 ans -, le patriarche Delly (83 ans) est irakien d'abord. Pour lui, vivant ensemble depuis 1 500 ans, les chrétiens d'Irak sont unis aux autres Irakiens par une même destinée, victimes des mêmes malencontreuses décisions, tout en en étant les premières victimes, celles qui en sont les plus affectées.
C'était le cas, dit-il, bien avant que les Américains n'envahissent l'Irak quand, en 1974, sous Saddam Hussein, les écoles ont été nationalisées, ou que l'enrôlement des jeunes séminaristes est devenu obligatoire, ce qui a accentué le mouvement d'émigration. En fait, explique le patriarche, la décision visait d'abord les étudiants des écoles coraniques.

« Qu'ont-ils fait ? »
Sur la situation actuelle, il finit par s'exprimer par de courtes sentences. Le ressentiment qu'il éprouve à l'égard de l'intervention américaine est immense et inséparable de la problématique actuelle. « Qu'ont-ils fait ? » s'interroge-t-il, une fois que les barrières sont tombées et qu'il est en confiance. « Les États-Unis détruisent l'Irak avec leurs méthodes retorses, poursuit-il. Leur invasion a dégoûté les Irakiens ; elle les a appauvris. Le pays, certes, est riche, mais sa population est pauvre. »
Et de confesser qu'en effet, quelque 300 000 Irakiens chrétiens ont quitté le pays depuis 2003, date de l'invasion américaine, tout en distinguant clairement entre les migrations internes, notamment vers certaines régions du nord de l'Irak, et l'émigration vers l'Europe et l'Amérique. Ainsi, beaucoup d'Irakiens réfugiés en Syrie sont revenus, assure-t-il. Ceux qui ont quitté le pays sont les familles nanties, confesse-t-il, estimant à 700 000 personnes la communauté chaldéenne actuelle.
Il admet que de bonnes décisions sont prises, notamment en ce qui concerne la restitution à l'Église de ses écoles. Il existe donc un regain de la mission éducative chrétienne, avec des écoles dont 90 % des élèves sont musulmans. Il s'agit là, pour lui, d'un « service rendu à la patrie ». Toutefois, le patriarche Delly prend acte de la baisse des vocations, notamment en raison de l'émigration. À Bagdad, cinq des paroisses de son Église sont sans prêtre, précise-t-il, et la peur est toujours omniprésente : après 18 heures, les rues sont désertes.

Exagérations
Il admet aussi qu'une certaine discrimination existe en raison de l'appartenance religieuse, tout en soulignant que « les faits sont exagérés » et que la coexistence islamo-chrétienne n'est pas menacée. Ainsi, a-t-il refusé que les bâtiments des églises soient gardés, estimant que se serait les exposer au danger plutôt que les protéger.
Conscient que l'histoire est irréversible, qu'il faut aller de l'avant, il le fait en homme de foi. Ce n'est pas un politique. C'est d'abord un père et un pasteur soucieux de protéger son peuple. Certaines décisions de partir sont prises à la légère, par mimétisme, par des femmes jalouses les unes des autres, dit-il. Tout en étant conscient de la peur ou de la nécessité qui pousse certaines familles au départ, il insiste sur la légèreté de cette décision, son caractère parfois « frivole », féminin.
On est très loin d'un discours de victimisation qui présenterait l'émigration comme la conséquence d'une persécution, d'un complot. Il sait que c'est faux et schématique, que cela blesse le musulman, victime de la même violence, mais dont la souffrance est ignorée parce qu'elle ne s'insère pas dans le moule du politiquement correct.
En fait, il semble tout à fait indifférent au discours sur les défis lancés aux Églises catholiques du Moyen-Orient, thème de la prochaine assemblée du synode des évêques qui se tient à Rome (10-24 octobre). Il juge « ordinaire » ce qui en a été dit lors de la récente visite pastorale du pape à Chypre. De toute évidence, ce discours doit être encore passé, selon lui, à l'épreuve des faits.
Mais il est d'accord sur un point fondamental : face à l'adversité, l'homme d'Église, le chrétien engagé, les pasteurs ne doivent pas céder à la peur ni démissionner. Leur présence aux côtés des fidèles est cruciale, fondamentale. « Si je quitte Bagdad, la moitié des chaldéens partiront. Je mourrai à Bagdad », assure-t-il d'une voix calme et sans emphase, et avec beaucoup de douceur dans les yeux.
Le patriarche des chaldéens (catholiques d'Irak), Emmanuel III Delly, est un homme aussi tourmenté par la guerre qui dévaste son pays que par la manière dont en parle la presse. À l'écouter, on a presque l'impression qu'après la guerre, ce dont l'Irak a le plus souffert, ce sont les médias.De passage au Liban, après une visite de quelques jours à Chypre, à la rencontre de Benoît XVI, il nous reçoit à Hazmieh, au siège de l'archevêché chaldéen du Liban, construit au temps de Saddam Hussein. De fait, un partie du discours du patriarche consiste à dénoncer une presse qui parle jusqu'à la nausée des souffrances des « chrétiens d'Irak » en escamotant...
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