Syndicat corporatiste ou ordre professionnel ?
Élections ordinales (nizamiyya) ou élections syndicales (naqabiyya) ? Au Liban, on ne fait pas la salutaire distinction entre « ordre » et « syndicat ». L'ordre professionnel est un corps constitué qui émane de la chose publique et qui participe aux attributs dévolus à la puissance publique. L'ordre est une juridiction, chargée par la société de veiller à la bonne exécution des lois de la déontologie professionnelle par tout praticien inscrit sur son tableau. Si le permis d'exercice de la médecine est conféré par le ministère de la Santé, son exécution dépend des critères de l'ordre professionnel. Ce dernier a pour fonction d'agir au nom de la médecine et de la société, il défend les conditions d'exercice d'une profession et agit, au nom de la société, en tant que juridiction disciplinaire.
Quant à un syndicat, ce n'est nullement un corps constitué, c'est une association reconnue dont le rôle est de défendre les intérêts de ses membres : honoraires, relations avec les hôpitaux, avec les tiers-payants, la puissance publique, etc. C'est pourquoi, on pourrait facilement imaginer l'existence de plusieurs syndicats de médecins au même titre qu'il existe plusieurs syndicats au sein d'une même catégorie professionnelle. Cette diversité syndicale s'explique démocratiquement par la pluralité des options et des affinités politiques des uns et des autres.
Quant à l'ordre professionnel, il relève du même statut que l'ordre juridique. Il agit au nom de la chose publique et ne saurait agir au nom de telle ou telle force politique. Dans certains pays comme la Belgique, le président élu de l'ordre national des médecins est toujours un haut magistrat de la Cour de cassation. Hélas, au Liban, les ordres professionnels, c'est-à-dire les autorités ordinales, sont hypothéqués par l'ambigüité de leur statut de corporations syndicales dont le contrôle est convoité par les forces qui se battent sur le terrain pour la conquête du pouvoir.
L'atmosphère des élections syndicales, dites aussi ordinales, du corps médical libanais ne se distinguait en rien de celle des récentes élections des moukhtars de tel ou tel hameau d'altitude ou de tel ou tel relais de haute montagne. Certains confrères, médusés, se demandaient s'il était encore utile d'inscrire des cours d'éthique dans les écoles de médecine. Ôte-toi de là que je m'y mette ! Je serai sultan à la place du sultan ! Je ne le laisserai pas passer... !
Etc. On aura rarement vu une telle transparence des pulsions morbides de l'inconscient s'exprimer dans une enceinte où, en principe, on est supposé perpétuer une tradition plurimillénaire, celle du dieu de la médecine, cet Asclépios (Esculape/Eshmoun) dont nous exhibons le caducée avec tant de fierté et d'ostentation.
Asclépios, le dieu qui a tant aimé les hommes
Dans l'Iliade, Homère appelle ce fils d'Apollon et d'une mortelle, le « médecin sans reproche ». Aelius Aristide dit que « c'est le plus débonnaire des dieux, celui qui aime le plus les hommes ». Pindare, dans sa Troisième Pythique, exalte le « héros guérisseur de toutes les maladies », celui qui incarne l'adage : divinum est sedare dolorum (il est divin de soulager la douleur). Malgré une certaine cupidité, car « la science elle-même se laisse captiver par le gain » (Pindare), Asclépios sera coopté, après sa mort, au rang des dieux de l'Olympe parce « qu'il avait tant aimé les hommes », nous rapporte Phérécyde. Parlant du « souffrir pour comprendre », Hésiode et Eschyle le jugeaient plus capable qu'un autre de savoir, de comprendre et de compatir, vu les conditions tragiques de sa naissance et de sa mort. Tiré, in extremis, du ventre de sa mère qui se consumait sur un bûcher, il est mort brûlé par le feu de la foudre.
Dimanche 6 juin 2010, de nombreux successeurs d'Hippocrate, enivrés par la volonté de puissance, avaient oublié les beaux traits du dieu de la médecine, que reflète sa statue d'Épidaure et que symbolise son caducée. Nul ne se souvenait plus de l'extraordinaire mansuétude de ce visage où s'affirme moins la majesté d'un dieu qu'une certaine et toute modeste grandeur humaine ; où s'exprime moins de sérénité divine que de mélancolie pensive, voire douloureuse, et qui seule peut expliquer le secret de l'extraordinaire fortune du culte rendu au dieu de la médecine dans l'Antiquité.


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